L’archipel vertical a été publiée en 2007 aux Editions de l’éclat.

Le texte est donné ici en version lyber.

L'Archipel vertical

Patricia Farazzi, La vie obscure

Patricia Farazzi

 



Paris, hiver 2007

Longtemps je n’ai pas touché à tout ça, ces mots et ces instants. Mon départ a servi d’alibi à mon silence, ou le contraire. Ça n’a pas grande importance maintenant. J’ai sorti ton carnet et tout a été changé par ce seul geste. Je peux me raconter que je ne l’ai pas fait intentionnellement, mais un tel mot à rallonges, il faudrait être bâti à même la matière pour y attacher de l’importance, et moi, à force, je suis plutôt déconstruit à même les reflets et les effritements. À commencer par ceux de ma mémoire.
Je ne sais pas quel a été le déclic. L’effacement progressif du monde? ou cette photo des immeubles à New York, retrouvée dans le carnet, avec tes lettres? Lower East Side, me disais-tu, la photo montre des blocs d’immeubles dont seul le premier rang est coloré en rouge et blanc, neige et sang, tous les rangs suivants sont gris, frappés d’une amnésie de couleur, s’effaçant progressivement, comme nous. Nous, que j’emporte dans ma marche, ces quelques «nous» ou quelques autres dont j’ai fait partie. Aujourd’hui, celui qui marche et se souvient d’avoir été cet autre a retrouvé la mécanique des gestes propre à une histoire infime: donner des coups de pieds dans les feuilles mortes, guetter un pâle rayon de soleil, observer le buste de Verlaine qui ressemble curieusement à Lénine. Verlaine cherchait l’espoir comme un “caillou luisant dans un creux”, je ne cherche qu’une petite lueur. L’espoir, comme tant d’autres, je ne sais pas très bien ce que ça signifie. Le creux de mémoire où vous vous êtes ensevelis avec moi, je le cherche dans un lieu que j’appelle nulle part. La mémoire n’a pas de géographie.

Je t’ai cherchée ici et là, dans les traces que tu avais laissées, et jusqu’à ce jour, je ne savais pas que c’était toi que je cherchais, Elina. Je croyais me poursuivre moi-même.
J’ai retrouvé ton carnet et, à le lire, j’ai compris que nous étions dans le même repli du temps, que chacun à notre manière nous allions à rebours de l’oubli. Alors que pour continuer à vivre il nous aurait fallu oublier, nous voulions à tout prix nous souvenir. Pourquoi m’as-tu envoyé ce carnet? Déjà tu commençais à t’estomper, comme tous ceux et celles qu’à cette époque trouble de notre histoire j’avais essayé de guérir, ou seulement d’éloigner de ces ondes de choc qui n’en finissaient pas de se résorber. Je conservais dans ma mémoire l’image d’une femme en contre-jour, dans une chambre blanche d’hôpital, avec l’ombre d’un arbre se déplaçant au fil des heures et la recouvrant peu à peu. Jusqu’à l’effacer. Plus tard, après ta fuite, je t’ai souvent imaginée dissimulée dans son feuillage et me regardant passer, avec ce regard qui semblait t’échapper, comme si tu tentais de le rattraper avant qu’il ne m’atteigne. J’étais seul, enfermé dans mon semblant de raison, et vous étiez tous face à moi comme un bloc de souffrance. Je ne m’accordais pas même un léger tremblement, vous aviez tellement besoin de ma solidité. Mais plus tard, quand ce roc que je semblais être s’est lentement effrité, je n’ai pas pu tous vous contenir dans ma mémoire, seuls quelques éclats ont continué à apparaître.
Il m’en avait fallu du temps pour te repousser hors de mes murs. Tu m’avais embarqué avec toi dans ton histoire, une histoire incompréhensible, un casse-tête temporel. Tu étais en état de choc. Le choc s’était produit des années auparavant, au moment de l’attentat de ton immeuble, et pendant tout ce temps tu avais continué à vivre, à voyager. Puis tu étais revenue, pour régler un compte avec ta mémoire, et elle t’avait entraînée dans une aberration temporelle, un vide, un trou noir du temps, rempli de ce que tu avais, à ton insu, oublié. Tu étais là et ailleurs, tu étais nulle part, mais étrangement tu n’étais pas éparpillée. Tu semblais, au contraire, formidablement concentrée dans ce lieu que tu construisais comme tes photos, dans un collage précis.
As-tu inventé l’histoire de ma mort, ou bien ne suis-je qu’un fantôme cherchant à me souvenir de cet instant où j’ai volé en éclats? Ça ne tient pas debout, les fantômes ne souffrent pas et, depuis quelque temps, j’ai de violentes douleurs dans la jambe gauche. J’ai trop marché dans les histoires des autres, parcouru trop de kilomètres dans leurs mémoires emmêlées. Si la mort était déjà venue, j’espère qu’elle m’aurait au moins libéré de cette marche perpétuelle, et de toi, Elina. De moi, hélas, qui pourra me libérer? Partout je suis un hybride. Aujourd’hui même, un coup de téléphone m’a une fois encore poussé hors de chez moi, rendu à ma double solitude. Un ami d’un ami (comme si j’avais des amis…) voulait m’interviewer. «Suleiman Zorn», a-t-il dit, et je l’entendais se rengorger. «Suleiman Zorn», a-t-il répété, comme s’il voulait se convaincre que derrière ce nom, quelqu’un existait. Il ne m’a pas laissé le temps de répondre, il écoutait sans doute encore résonner le nom, le symbole du nom, avec tout ce qu’il allait pouvoir en tirer de symboliquement profitable. «Ce n’est pas tous les jours que l’on parle à quelqu’un qui résume à lui seul les multiples facettes d’une situation», a-t-il dit avec enjouement. Une «situation», je suis les «multiples facettes d’une situation», israélien, moitié juif allemand, moitié arabe musulman. Je ne suis pas un homme pour ce genre d’individu, je suis une représentation symbolique de quelque chose de rare. En plus, je suis là et je suis polyglotte, je devrais donc être à disposition pour répondre à un tas de questions dont je ne connais pas les réponses. J’ai dit : «non, ce n’est pas tous les jours, et d’ailleurs nous ne nous rencontrerons pas. N’avez-vous pas vous aussi un père et une mère? ne se sont-ils pas aimés pour que vous voyiez le jour? et qu’avez-vous à dire de ça? du fait que vos parents se sont aimés? Rien? Moi non plus, tout ce que je peux en dire je le garde pour moi.»
Toi Elina, tu n’avais pas besoin d’explications, ni de catégories, ni de symbolique. Tu savais ce que signifie être à moitié quelque chose, douce-amère, à moitié juive, et comme tous ceux qui voyagent, tu détestais les frontières, et comme tous ceux qui voyagent, tu perdais toujours quelque chose ou quelqu’un en chemin, et nous nous sommes perdus. Un matin, tu n’as plus été là. C’est alors que j’ai compris à quel point je m’étais attaché à toi.
Lorsque le carnet est arrivé, presque un an plus tard, il n’y avait pas d’adresse, seulement la photo des immeubles à New York et le cachet de la poste à Paris. Plus d’un an a passé depuis. Peut-être as-tu finalement trouvé une île où rêver de tous les lieux où tu n’iras plus, car l’espace est réduit désormais. (N’avez-vous pas remarqué comme l’espace est réduit désormais?)
Nous serions drôles à voir, tous alignés pour une photo-souvenir, nous, que mon amnésie volontaire a peints en gris. Cette photo n’a rien à voir avec mon histoire resurgie, New York non plus, et encore moins la neige et le gris. Le sang, oui, il est toujours là, battant et coulant dans nos veines, parfois même en dehors quand ça casse. Il y a toujours un moment où ça casse dans les histoires, d’une manière ou d’une autre, avec des degrés d’intensité dramatique variés. Dans l’histoire du carnet, ça se gâte très vite. Tu m’écrivais:

Cher Suleiman,

Il est possible que tu m’aies oubliée. Nos vies sont pleines de souvenirs et d’oubli. L’oubli est singulier, un grand vide où nous laissons se figer le temps et les images du temps, comme une main au fil de l’eau, et il arrive parfois que cette main, engourdie dans ce courant qu’elle ne perçoit pas, veuille saisir soudain un peu de matière, qu’elle se raccroche à ces végétaux sans racines, qu’elle cherche désespérément à se convaincre que dans ce flux glacé quelque chose existe qu’elle peut offrir à sa conscience pour le nommer. Aujourd’hui, je me suis souvenue de toi et, pour la première fois, j’ai compris avec quelle obstination tu cherchais à nommer ce qui nous précipitait dans le vide glacé de l’oubli et à nous ramener à la lumière. Et tu y parvenais. Dans la plupart des cas, tu n’abandonnais la partie que si nous cessions nous-mêmes de jouer, passant le mur de l’irrémédiable folie, et même alors, tu guettais encore l’instant pour reprendre le combat contre ton plus grand ennemi, la perte de soi, ce que tu nommais, «arafelei hashakranout», les brumes du mensonge. Est-ce ce que tu as voulu dire, le jour où tu es entré dans ma chambre? – c’était après que j’ai commencé à te lire quelques pages de mon carnet. Je m’en souviens très bien. Tu t’es assis dans le fauteuil de simili-cuir brun. Je le regardais souvent lorsqu’il était vide, parce que dans tous les hôpitaux du monde occidental, il est là, semblable, usé par la transpiration et le poids de ceux qui ont veillé des êtres fragiles, et pour ces êtres fragiles, il représente l’attente, toutes les attentes, celles de ceux qui les veillent, et le premier pas vers la guérison, lorsqu’à leur tour, ils auront le droit de s’y asseoir pour continuer à attendre l’accomplissement de cette guérison, jusqu’au jour où ils y poseront leur valise, leur veste et iront encore attendre, debout devant la fenêtre, l’heure de la délivrance, et cette heure-là, je sais combien elle comptait pour toi.
Ce jour-là, tu es entré. Ton visage était triste et préoccupé. Tu m’as demandé pourquoi j’avais choisi de t’embarquer dans mon histoire et de t’y faire disparaître. Je n’ose pas dire mourir, et c’est pourtant bien ce que j’avais fait: j’avais utilisé ton nom pour un mort.
Je me suis obstinée. Comme toi. Nous étions deux obstinés, tous deux persuadés de devoir ramener l’autre à quelque chose. Toi, tu m’offrais un passage vers le temps, la mémoire et la raison. Rien que ça. Que pouvais-je te donner en retour ? T’embarquer avec moi, comme tu disais, te faire voir de près le fragile tunnel reliant ces limites entre la mort, la vie, la folie et l’oubli. Pas moins. Nous pouvons en rire à présent que le temps s’est à nouveau déposé en petites poussières bien alignées. Regarde-les ces petites poussières, elles sont bien propres maintenant, chacune à sa place, pas fossilisées, cristallisées plutôt, débarrassées des tremblements et des trépidations.
Au fond, si je grattais un peu cette poussière en fusion, cette lave maligne, dansant en scories dans ma tête, je pouvais sagement me dire que tu étais là devant moi, que tu n’avais jamais habité dans mon immeuble, et que de ce fait tu ne pouvais sûrement pas y être le jour de l’attentat. Comment aurais-je pu être soignée par un revenant? Seulement voilà, à ce fond, je n’avais que rarement accès, et sans attendre que tu aies dissipé ce « brouillard de mensonge », je me suis enfuie. J’étais en pleine confusion, c’est le moins qu’on puisse dire. Le temps, les êtres, les événements se mêlaient, l’explosion continuait dans ma tête, et tous ces éclats retombaient en désordre. Et comme ce désordre était devenu ma vie, je ne pouvais pas admettre que toi, Suleiman, tu ne sois pas l’un de ces éclats. Le brouillard, pour moi, c’est dans la réalité qu’il se répandait, au-delà de ce récit désordonné où je m’enfermais. Toi, il n’était pas question que tu deviennes une de ces formes grises, vivant dans cet espace auquel je n’avais plus accès.
Je suis partie. Je ne me souviens pas des détails de ce départ, seulement de la peur qui me portait. Une peur que je n’avais jamais ressentie et que j’observais comme une curiosité, la poussant devant moi, lui laissant l’initiative. Le jeu était malsain, mais j’y puisais des forces pour creuser dans le brouillard du réel et je n’en demandais pas plus.
Tu as eu la délicatesse de ne pas me faire rechercher. J’étais pourtant une criminelle. Je n’avais pas hésité à te voler ton nom pour le donner à un mort. Certes, cet homme avait existé sous un autre nom et une autre forme, mais ce n’était tout de même pas une raison. J’en conviens aujourd’hui et je te demande de me pardonner.
Je suis à New York, j’ai trouvé refuge chez une cousine éloignée de ma mère et son compagnon. Ils sont âgés, pourtant quand je les regarde vivre, c’est moi que je trouve vieille. Je me demande où ils trouvent une telle joie, une telle énergie dans leur générosité. Leur intérêt pour les autres semble inépuisable et, à leur contact, je respire mieux, je retrouve des forces pour travailler.
Nous habitons à Lower East Side, au douzième étage d’une tour, et il y en a encore huit au-dessus de nous. Toute la ville se déroule sous nos fenêtres, du pont de Brooklyn jusqu’aux gratte-ciel du centre de Manhattan. Deux ascenseurs conduisent nuit et jour les habitants à leur appartement, et le shabbat l’un des deux s’arrête automatiquement à tous les étages. À chaque niveau, il y a six appartements et les deux blocs sont reliés par un hall immense. Le sous-sol est une vaste buanderie. Ça fait deux cent quarante appartements, où vivent plus de cinq cents personnes. Tout un village à la verticale, avec ses règles précises. Dans l’ascenseur, on peut entendre parler anglais, yiddish, chinois, hébreu et espagnol. Je n’ai sûrement pas encore croisé un dixième des occupants. Mon anglais s’est amélioré et à la dernière réunion de locataires, j’ai accompagné ma cousine pour demander s’il était possible de photographier les habitants. Ça doit t’étonner, si tu te souviens à quel point j’étais réticente à l’idée de faire des portraits. Tu vois, j’ai changé. Je pars à la recherche des vivants, je ne me raconte plus de sornettes sur le fait que le portrait est une prise de pouvoir, ou je ne sais quoi. Et s’ils ne répondent pas tous ou refusent de me laisser entrer chez eux, peut-être se laisseront-ils photographier dans le hall ou la buanderie. Tu comprends, j’aimerais ne plus fermer les yeux sur des fantômes, j’aimerais les ouvrir sur des êtres vivants. Je veux que, cette fois, la cérémonie célèbre la joie et non la mort. Est-ce que la guérison s’est accomplie? Ou peut-être ne s’accomplit-elle pas, peut-être se dilue-t-elle seulement dans le cours du temps, parfois imperceptible, puis resurgissant dans l’apaisement. Peut-être aussi, dois-je te dire merci.
Il y a quelques jours, au café à côté de chez moi, j’ai trouvé cette photo.

C’est une invitation pour une petite exposition à quelques blocs d’ici. Tu auras une idée de ce à quoi ressemble ce que j’aperçois de ma fenêtre. Le photographe a coloré le premier rang d’immeubles en rouge, et laissé les autres en noir et blanc. Cette couleur rouge m’a rappelé la première page de mon carnet, la lumière dans ma chambre et dans le labo, cette fin d’après-midi si tranquille, quelques heures avant l’attentat, avant que tout ne bascule irrémédiablement.
Je t’envoie le tout. Photo et carnet. Peut-être comprendras-tu finalement que je n’avais nullement l’intention de falsifier cette histoire, mais que la matière de ce qui n’est plus désormais contenu que dans ce seul carnet avait été gravement amochée par l’explosion.
Il m’arrive encore de revoir ces images dans mon sommeil. C’est tout ce qu’il reste de cette retombée des cendres. Même en cherchant, en creusant encore au plus profond de ma mémoire, je n’en retrouverai pas plus. D’autres versions existent pour d’autres survivants, chacun a reçu sa part quand les poussières se sont déposées. Il est possible que rien ne concorde, que toutes ces mémoires accolées montrent chacune un immeuble différent où des êtres différents ont vécu. Et que chacun d’entre nous ait gardé de lui-même, vivant dans cet immeuble, une version inventée, non pas à partir de sa vie réelle, mais de sa vie rêvée. Nous ne le saurons pas. Là-bas nous avons vécu et là-bas nous ne sommes pas morts. Pourtant quand l’aube s’est levée, nous n’étions plus tout à fait vivants, et nous devions faire parler la poussière.
Toi, si tu ne m’as pas oubliée, écris-moi. Pour le carnet, tu peux le jeter après l’avoir lu ou avant de le lire. C’est un don, tu en fais l’usage que tu veux...
Elina


Il n’y avait pas d’adresse et je n’ai pas répondu. Peut-être la photo et le café étaient-ils des indices, peut-être les avais-tu évoqués pour me suggérer quelque chose? Si j’avais bondi dans un avion, si je t’avais cherchée dans le bas de Lower East Side, aurais-je eu suffisamment d’indications pour te trouver? Mais, comme souvent avec toi, il y avait un problème temporel. À en croire la date de l’exposition sur la carte et celle du cachet de la poste à Paris, cette lettre avait été envoyée des mois après avoir été écrite. Ou bien, une fois encore, tu avais tout inventé.

 

 


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