Patricia Farazzi, La vie obscure

La vie obscure a été publiée en 1999 aux Editions de l’éclat.

Le texte est donné ici en version lyber, et le livre peut se commander sur les site suivants:

La vie obscure

Patricia Farazzi

C'est à l'ombre de Carlo Michelstaedter que viennent s'abriter les personnages de La vie obscure, désormais inséparables d'une oeuvre qui, à l'aube du siècle du Grand-Nombre, interrogeait: «L'individu? Où est-il? »

Et cet individu broyé se reconstruit ici à travers les dessins de silhouettes d'une femme qui peint, la réflexion intempestive d'une jeune fille de retour dans une ville, l'ironie inquiète d'une ombre philosophique.


«J'ai plus que jamais la conviction qu'aujourd'hui
une existence convenable n'est possible qu'en marge
de la société, en risquant naturellement
avec plus ou moins d'humour qu'elle vous lapide
ou vous condamne à mourir de faim.»

Hannah Arendt


«Je suis né. Je suis né de l'ombre,
je suis né dans l'ombre et mon désir

fut longtemps qu'on ne m'arrache pas
à l'ombre où je suis.»


Pierre Goldman



à Raphaël et Ruben





Aux Archives de la ville de Gorizia, dans les colonnes des années 1910, 1943, 1944, à côté des noms de Carlo Michelstaedter, Emma Luzzatto-Michelstaedter et Argia Cassini, une main anonyme a ajouté quelques lignes au crayon........... ....... ................

Carlo Michelstaedter, né le 23 juin 1887, à Gorizia, Frioul autrichien. Décédé le 17 octobre 1910, à Gorizia (suicidé)...
Il laissait des poèmes, des écrits, des dessins, des toiles, des lettres, des amitiés, des courses à la nage, quelques étés. Un éblouissement tel que n'en produisent que les humains

Emma Luzzatto, épouse d'Alberto Michelstaedter, née le 17 octobre 1854, à Gorizia, Frioul autrichien. Décédée le ... 1943 à Auschwitz...
Elle avait 89 ans. Elle faisait partie des 45 individus choisis arbitrairement par la gestapo parmi la population juive de Gorizia. Elle est morte le jour de son arrivée. Elle laissait une maison et des souvenirs vacants. Des pas, des rires, des voix, les ombres des persiennes et les raies de lumière qu'elle traversait, une entaille sur le mur, quelques miettes, un peigne, un trou dans le drap, le livre qu'elle lisait, un nom qu'elle murmurait encore

Argia Cassini, née le 26 juillet 1887 à Gorizia, Frioul autrichien. Décédée en 1944 à Auschwitz...Argia Cassini, née le 26 juillet 1887 à Gorizia, Frioul autrichien. Décédée en 1944 à Auschwitz...
En 1908, Argia Cassini avait passé l'été à Pirano en compagnie de Carlo Michelstaedter. Ils avaient 21 ans. D'elle, il écrivait : «À côté de moi, au piano, joue celle que j'appelle la «créature musicale». Dès qu'elle est libre, elle joue du piano et c'est un enchantement? elle est quasi sauvage et semble une enfant, mais elle a un fond passionné qui se révèle seulement dans certains déclics soudains et quand elle joue, parce qu'elle joue avec toute son âme?»
En 1944, Argia Cassini est morte à Auschwitz. Elle aussi faisait partie du convoi de Gorizia du 23 Novembre 1943. Elle était dans la Résistance anti-fasciste et tout ce qu'elle possédait a été confisqué ou détruit par les nazis. D'elle, il reste la photo d'une jeune fille brune et ce souvenir sonore dans une lettre.

 

 

On peut imaginer une après-midi brumeuse, dans ce haut Frioul redevenu italien. Une femme a demandé à consulter les registres d'archives, sous prétexte de faire une recherche historique. Elle est arrivée tard, presque tout le monde était parti, elle a dit qu'elle n'en avait pas pour longtemps. Avant, elle a marché dans Gorizia. Elle ne cherche rien ou plutôt elle porte avec elle ce qu'elle cherche. Elle est entrée aux Archives, par jeu ou parce qu'elle ne croit pas qu'ils soient vraiment morts, en tout cas pas comme ça, dans une sentence administrative. À côté de leurs noms, elle n'a pu écrire que quelques lignes, faute d'espace. Elle a regardé dans d'autres registres pour voir si quelqu'un avait fait comme elle, pour d'autres. Elle n'a rien trouvé, mais elle n'avait que peu de temps.
Elle voulait les aider à fuir l'implacable rhétorique de ces mots administratifs, ajouter l'ombre portée de ces trois individus. La petite ombre qui se sauve en emportant ce qu'elle peut, un parfum, la vision d'une fenêtre, la silhouette d'un végétal, du presqu'invisible, ce qui ne peut être détruit. Ensuite, elle est allée directement à la gare. Aux Archives, personne ne se souvient d'elle et les registres des années 1910, 1943, 1944 ont été remisés au sous-sol, faute de place.







À l'aube d'un jour de janvier, une jeune fille est assise sur un banc. Elle revient d'un long voyage. Un passant la trouverait sûrement banale, d'une taille moyenne, brune et mal coiffée, disparaissant dans un grand manteau. Mais si quelqu'un voulait bien s'arrêter et l'observer plus attentivement, il serait bouleversé par la vivacité de son regard sombre, l'arc de ses sourcils, et sa presque totale absence. Il pourrait s'attendre à la voir se détacher du sol, ne laissant que son ombre, et s'envoler jusqu'à cette fenêtre qu'elle regarde.



... Je reviens et tout a changé, sauf mon souvenir. Un vent violet souffle sur la ville, et l'espoir, paraît-il, a été inventé pour les désespérés. Derrière la maison il y avait un square. Il est miteux maintenant, mais personne ne semble même s'en douter. Il continue de porter le nom de square, comme les poteaux et la chose râpée continuent de porter les noms d'arbre et de pelouse. Les bancs sont les mêmes livres de pierre.Et la fenêtre est là, par où je voyais se profiler ta silhouette.
J'avais dix ans, je venais après l'école. Je contournais la maison le long du square. Je montais quelques marches en courant, je frappais; tu disais mon nom à travers la porte: «Argia?» J'entrais alors dans ton atelier comme le naufragé aborde une île. Je laissais derrière moi le désenchantement qui engloutissait mon enfance, l'infantilisme indifférent des adultes. J'entrais dans un lieu d'où la peur était absente.
Tu peignais des ombres. Et toi, qui peignais ces toiles, tu n'as jamais été vivante de la même vie que nous. Des choses et des êtres, tu voyais la poussière, les ondes, les lignes, les ombres. Quelque chose que tu avais conservé obstinément à travers les falsifications de plus en plus obsédantes du monde. Tu regardais au fond de toi-même et l'enfant que tu y trouvais, déjà avait vu, là-haut, à la surface du temps, se dérouler une vie.
Dans ce lieu secret tu retournais sans cesse pour déposer quelque chose. Exactement comme nous faisions avec les cailloux, les bouchons, les capsules; les débris arrachés à cette réalité qui ne nous concernait presque pas.
J'ai cru alors que tous les autres étaient comme ça; avec ce secret en eux et cette manière de faire surgir, autour d'eux, un monde. Je me trompais. Mais toi, tu ne me trompais pas. De tout ça, tu n'as jamais parlé. Tu ne m'as rien expliqué. Tu me regardais regarder tes toiles, tu n'attendais rien. Il te suffisait que je sois là, que j'existe.
Je n'ai plus jamais rencontré quelqu'un comme toi. Tes ombres et tes silhouettes peintes étaient un passage secret vers la vie, ton regard voilé était tissé à même le rire. Tu en gardais toujours une petite trace dans le timbre de ta voix. Les après-midi passaient au rythme de ton pinceau sur la toile. Dans l'atelier, il y avait des livres, de la poussière, un désordre où je pouvais dissiper toutes mes métamorphoses d'enfant. Tu avais surgi dans ma vie. Un copain m'avait appelée dans la rue, et j'avais vu cette passante tourner la tête lentement, comme si elle suivait la trajectoire de ce nom, je l'avais vue vaciller au moment où ce nom et ce regard m'avaient enfin atteinte. Tu m'avais dit: «C'est donc toi, Argia.» Et j'avais compris que ce nom existait avant moi, que tu t'étais promenée, attendant le jour où il se poserait sur quelqu'un.
Après, je t'ai regardée peindre, et j'ai compris que tu cherchais quelque chose dans le temps, quelque chose que tu ne voulais pas voir enfoui dans une mémoire générique. Une fois, je t'ai entendue dire que tu avais souvent l'impression, non pas de peindre, mais au contraire de gratter la toile, d'effacer des couches successives. Et moi aussi, plus tard j'ai déchiré les strates, j'ai enlevé des couches de peau à la terre, au bitume, aux nuages. Si tu savais toutes les routes que j'ai parcourues. Il n'en reste qu'une couleur, un regard, un mot toujours différent, des infimités. De mon enfance il reste ta fenêtre, là, devant moi. Pendant des années, elle n'a été qu'un point lointain, presqu'imperceptible. Admettons que tu sois là, identique, debout devant ton chevalet avec tes mains qui tremblent légèrement et que tu continues d'entendre mes pensées. J'aimerais te raconter ces années, mais si je tente de le faire, le retour me contraint à regarder autour de moi. C'est comme un puits qui se tarit d'un coup, tout le souvenir est absorbé par les parois. Il est tétanisé. Et autour il y a des strates nouvelles que je ne peux pas décrire, que je ne connais pas. Elles se sont décalquées sur le souvenir que j'ai de cette ville, de toi, de ta voix, surtout de ta voix?







Tard dans la nuit, à l'approche de l'aube, seule dans un atelier, une femme peint. Elle a écrit sans être écrivain, elle a combattu sans être combattante. Maintenant, elle a décidé de peindre une seconde fois. Pourquoi une seconde fois?
Depuis longtemps, elle parle seule ou avec les ombres. Les ombres absorbent ses paroles comme la peinture absorbe ses pensées, de particule à particule. Des êtres ont traversé l'espace autour d'elle, certains y sont restés plus longtemps, d'autres ont été déroutés par ce monologue silencieux, par les ombres, par le monde repoussé au-delà des murs, par la poussière, par le désordre, par tout ce qui semble inachevé et qui est l'accord entre l'inachèvement du monde et sa vie déjà plusieurs fois passée. Une vie comme une marée, qui laisse sur le sable de la grève des débris et des matières jusqu'à ce qu'une autre vague les emporte.
L'ombre est son modèle pour cette nuit. Une ombre qui en recèle d'autres, qui vient, qui se détache, qui la suit depuis tant d'années qu'elle s'est confondue avec elle. Des circonstances, des hasards, des coïncidences. Une après-midi sur une place, une feuille glissée dans un livre, une lointaine lecture volée à l'angle d'une bibliothèque, des bribes auxquelles elle s'est attachée comme d'autres s'attachent à des objets, à toutes choses familières. Il y a si longtemps, elle aussi repoussait la familiarité et l'habitude d'un revers de main. Mais peu à peu, elle s'est amusée à creuser le temps grain à grain, le temps éparpillé autour d'elle dans le désordre de son atelier, sculpter des poussières, laisser la distance à l'arpenteur.


«Je n'ai jamais cessé d'y penser, à ce que l'érosion et mon hypermétropie sont mes meilleures alliées. Roches, collines, falaises: ruines et vestiges. Même si je m'en approche, elles restent lointaines, comme si je les voyais d'une autre rive. C'est venu comme ça, les lignes se sont juxtaposées, et avec les lignes, le temps. Depuis, je séjourne dans les condensations et je peins toujours plus serré, plus condensé. La vision des choses se résume dans mon oeil, il reste les taches de couleur, les lignes de lumière, des ruines et leurs ombres.

Je suis une mutante, non scientifique, non fictive, je ne suis pas le produit d'une guerre atomique, ni d'expériences médicales. Je ne viens pas d'une autre planète. Je fais un voyage dans le temps.
À travers ces lignes et ces ombres, un événement revient comme si une fenêtre s'ouvrait à la surface de l'ombre sur une après-midi noyée de chaleur jusqu'à l'hallucination. Une petite place, une ville. Sur un mur jaune, un cadran solaire et l'ombre d'une silhouette humaine qui s'en détache lentement, recouvrant les pavés larges et clairs de la place. Elle tend son bras d'ombre vers le cadran solaire d'où elle vient, vers une couronne de silhouettes humaines, de la plus petite à la plus grande. Une minuscule humanité d'ombres qui indiquent le temps et ne se rencontrent qu'à midi, alors qu'elles se concentrent toutes en un point. Une humanité d'encre traversée d'une myriade d'étincelles de couleurs auxquelles viennent s'ajouter les filaments d'un lointain orage à travers le soleil. Les strates de l'histoire se déchiffrent dans cette lumière offusquée, celle que chacun emporte avec lui dans les profondeurs géologiques du temps, ces strates et ces replis du temps sont les lieux de prédilection des ombres. Les autres, les personnages, les emblèmes, les symboles, séjournent dans les strates les plus évidentes, les plus visibles, les super-strates. Bien du temps peut passer avant qu'une lumière fragile ne vienne visiter les galeries secrètes.»

 

 

 

 


... J'ai marché, il fallait bien que je mesure l'étendue de l'hiver. Janvier. Le ciel est si proche du bitume. La nuit enveloppe le jour. J'ai soulevé une feuille échappée à l'humus, imprimée depuis l'automne dans la terre. L'empreinte qu'elle laissait était une carte de gel, la découpe d'ombre d'une fenêtre, un espace infime où me dissoudre. C'est ce qui m'a amenée ici.
Elle est là, celle que j'imaginais si différente, que j'imaginais ailée, embusquée, parlant une langue inconnue. Et elle est cela aussi, embusquée depuis si longtemps que je ne décelais plus sa présence. Elle est restée assise sur ce banc, elle cherche cette autre Argia. Cette petite ombre qui, de la toile où elle était peinte, s'est glissée sur un visage d'enfant et ne s'en est plus détachée, jusqu'à ce que cette enfant comprenne que l'histoire n'est pas un tourbillon de dates et de faits, mais un tourbillon de noms et de visages, d'ombres et de gestes.
Je suis revenue. Il ne pouvait en être autrement. Un abîme minuscule s'est ouvert, j'ai vu une ville humaine, j'ai senti une accumulation. Sans doute la mémoire. La mémoire est une accumulation dans le présent d'un passé qui n'existe que pour moi. Dont je ne partage avec d'autres que ce que nous en avons appris. Plus quelques coïncidences?
L'histoire que je connais avec tous les vides de mon inconnaissance, je peux la combler de mots et d'images. Des pans entiers de siècles, des milliards d'êtres vivants me resteront inconnus. Je peux me remémorer un passé extrêmement lointain et m'arrêter en chemin, perdue, au milieu d'un siècle dont je ne sais rien. D'un coup la chaîne s'est rompue. Un trou dans le temps et l'Histoire se disloque. On voit alors nettement toutes les couleuvres que l'on avait consciencieusement englouties. Les gorgones moches d'une mémoire avalée sans mâcher. Quel mot pourrait à lui seul définir toutes les lignes qui s'enchevêtrent, s'éloignent, se croisent, les multiples métamorphoses, parfois simultanées, qui sillonnent le temps? Rien n'empêche, bien sûr, d'inventer encore des lois nouvelles aux parallèles, de calculer et calculer encore à l'incommensurable près. Entre les chiffres, il y aura toujours d'incalculables espaces.
Avant la ville, il y avait un petit groupe de maisons, et avant, une seule, et avant encore, pas de maisons du tout. Mais avant le temps, il y avait un petit îlot de temps? Qui s'accumule et qui déborde?
Et qu'est-ce que l'histoire nous a appris?
Il était une fois, il était des millions de fois, une jeune fille. C'était dans cette période d'après-guerre. L'espoir et le deuil se partageaient les âmes. Et puis la honte aussi. Mais elle, ça ne la concernait pas. La honte, ça ne concerne pas tout le monde. Elle s'est mise à peindre et à attendre. Elle attendait que ça passe. Cette impression toujours vive, de ne plus reconnaître personne. Alors qu'elle n'avait pas bougé de toute son enfance. C'est long une enfance. Pour elle, ça avait été très court. Cinq années de guerre. Elle était restée cachée, inexistante. Dépendante de la bonne volonté de gens qui pouvaient soudain avoir peur, ou en avoir assez, et l'abandonner. Quand elle s'est réveillée, elle était adulte. Le monde était en ruines et tous les autres, ses autres à elle, n'étaient plus que des noms sur un mémorial. Sur le mémorial après une guerre, il y a des noms de soldats, morts pour leur patrie. Pourtant là, il y avait des noms de femmes, d'enfants, de bébés, de vieillards. Elle a appris à vivre sans autres, à ne pas se mettre à hurler quand elle passait devant la maison de ses amis. Tout ce qui restait de son enfance, c'était un espace seulement imaginé par elle, où elle avait vécu en silence, sans presque respirer. À quoi échappait-elle, auquel les autres n'avaient pas échappé? Ce «quoi» s'est d'un seul coup déversé sur ses quatorze ans. Elle a vu. Elle a vu l'histoire. Elle a vu cette masse et elle a cherché instinctivement du regard, comme on cherche sur une photo de classe, les visages de ceux qu'elle aimait. Et comme une enfant, comme l'enfant qu'elle était encore et pour la dernière fois, elle a murmuré: «je vous tirerai de là.» Elle ne savait pas du tout comment elle les tirerait de là. Elle ne se souvenait plus de personne, seulement de leurs ombres qui n'avaient jamais cessé de revenir vers elle pendant tout le temps où elle était cachée et où elle imaginait sa vie d'enfant qui continuait peuplée d'ombres et de fantômes. Elle s'est mise à peindre les ombres qui ne la quittaient plus et puis elle a continué à leur parler.Elle les tirait de là?


Maintenant je ne peux pas aller vers cette fenêtre, je ne peux pas lui dire : je suis revenue. Le temps a débordé, qui sait comment? Je ne suis plus l'enfant qui regarde sans étonnement. Celle qui est là, aujourd'hui, ne regarde pas l'ombre, c'est comme si l'ombre se déversait sur elle sous forme de sons. Et je n'en ai aucune mémoire. Il ne reste que la découpe de la fenêtre, et un regard. Ce rectangle noir de la fenêtre, cette brèche dans le temps dont, enfant, je ne savais rien.

..........


Aucune inquiétude ne trouble le mouvement du pinceau. Elle écoute son modèle, un modèle-ombre que la soudaine lumière du matin imprime sur son visage. Un masque qu'elle semble arracher à la toile au fur et à mesure qu'elle peint.


«Avec cette adresse que seule connaît la main enfantine, un trait a été dessiné. Première trace, première décision. L'espace blanc est partagé, délimité, un ensemble de points, une ligne, et elle dit: je suis là, je suis un être humain, relié par ce trait à l'ensemble de toutes les écritures, je suis entrée dans le cercle et j'ai vu l'ombre d'un point hors du temps mesuré.
Je n'ai plus qu'à saisir ce trait, qu'il se déroule jusqu'à l'horizon ou qu'il s'enroule sur lui-même, à mes pieds, désormais je suis funambule et il est mon balancier.
Mais qui? qui saisit ce fil? On dit le fil du discours et c'est de discours qu'il s'agit, pas de fil. On fait taire les enfants, on leur dit qu'apprendre à se taire, c'est apprendre une seconde fois à parler. Mais pourquoi une seconde fois? Leur parole enfantine serait-elle comme les terribles tables de la loi? Ils doivent se taire et écouter, apprendre à parler, non plus remuer en eux les mots et les faire sortir par jeu comme des bulles. L'enfant ne parle pas, il souffle. Ce qu'il a découvert en naissant, ce n'est pas le langage, c'est l'air. Il ne cesse de l'explorer. Jusqu'au jour où, à travers l'espace immense pour lui, parvient cette sentence : tais-toi! Ravale d'un coup en toi tous les mots et les sons. Gonfle-toi comme un ballon, ouvre tes oreilles et n'utilise plus les mots et les sons que sous une forme cohérente, enchaînée, balisée. Mais le plus souvent, on dit simplement : tais-toi ! Et l'enfant se tait et ravale les mots et les larmes et voit la grande bulle dans laquelle il naviguait depuis quelque temps, brisée à ses pieds. «Welcome to the world!» Il a franchi la limite ; il est enfin parmi nous. Aphasique. Ses conquêtes sont anéanties. Toutes les îles minuscules dont il parsemait ses dires sont noyées sous le flot continu et semblable dans son absurdité. Les noms des choses semblent s'articuler avec une cohérence parfaite, et avant même qu'il ait eu la possibilité de comprendre le verbe 'sembler', le filet s'est refermé sur lui et le verbe ?sembler' a été éliminé. Les noms des choses s'articulent avec une cohérence parfaite. Il en mettrait sa main au feu, s'il en avait un, mais il sait déjà de source sûre que ce n'est qu'une expression et que si on forçait quiconque à la mettre en pratique, elle tomberait assez vite en désuétude comme disent les ânes savants. Les choses ne s'articulent-elles pas avec une cohérence parfaite?
J'ai fait connaissance avec la première ébauche d'un monde minuscule à ma mesure. Je suis entrée dans le premier microcosme de mon voyage dans le temps. Je n'ai jamais cherché à connaître les ombres. J'ai traversé leur territoire et elles sont venues vers moi. Chacune d'elles portait une matière, qu'elle échangeait, et qui servait à la construction des microcosmes successifs, étant bien entendu que tout microcosme découvert, serait immédiatement abandonné. Les diverses matières échangées semblaient toutes semblables, et elles l'étaient en effet. Le jeu consistait à construire, avec ces matières semblables, des microcosmes toujours dissemblables.


Elle mélange les couleurs.
«Celles de l'ombre sont toujours à recommencer. C'est un apprentissage de toutes les nuances et de toutes les intensités de la lumière. Il faut imaginer la matière de ce qui est projeté, son épaisseur, ses scintillements et ses vibrations lumineuses pour saisir celles de son ombre. Un être vivant, un végétal, un minéral, un objet, n'ont pas la même ombre. Et tout dépend encore de la lumière qui les projette. Diluer tout ça dans les couleurs fait une étrange musique. Il y a des rythmes, des silences, des instants lugubres où rien ne prend, où l'ombre s'enlise dans une pâte informe qui sèche tout de suite.»
Elle est souvent obligée d'avoir recours à une loupe.
«Sous la surface du verre grossissant apparaît un condensé d'encre noire, où se déverse toute l'attente. On nous a fait croire que tout était écrit, et nous l'avons cru. Nous attendons, et aucun ange ne siège à nos côtés. Dans les pages innombrables, si nous lisons notre destin, l'encre nous ne la voyons pas. Nous oublions la matière dont il est fait. Dans ces pages innombrables, nous ne voyons pas les éparpillements de maladresses, les hésitations, les papiers collés, les ratures, l'ombre qui bégaie. Chaque pavé contre lequel le pied bute, chacun de ses grains, contient un livre, une vie. Des sirènes silencieuses, inquiétantes, impassibles, c'est ce que renferment tous les pavés de cette ville.»


Elle rit en elle-même dans le petit matin venteux qui harasse les arbres autour de l'atelier. Rarement un tel vent a secoué la ville avant le jour, repoussant le soleil plus bas sur l'horizon, étirant la nuit sur les heures de l'aube. Elle rit en donnant de petits coups de pinceaux furtifs à chaque bourrasque. Par la fenêtre ouverte, de grands tourbillons soulèvent la poussière de toiles anciennes, découvrant des couleurs nouvelles, comme si le jour se levait à l'intérieur de l'atelier sur des îles éphémères.
Elle pense qu'il y a trois choses parfaites en ce monde: la voix, si elle se voile de limaille, une voile (blanche si possible et petite) lorsqu'elle passe derrière un rocher, et le regard d'une femme âgée alors qu'emmitouflée dans des couvertures et assise droite, elle observe l'écume des vagues, pendant qu'à ses pieds des enfants presque nus se roulent sur le sable, prenant sur eux toute l'éblouissante paresse de l'été.
Elle rit plus encore à imaginer son propre étonnement si quelqu'un venait lui demander: pourquoi ? Pourquoi ces trois choses se sont fixées dans sa mémoire jusqu'à lui donner une idée précise de la perfection? Alors qu'il lui serait impossible de peindre ne serait-ce qu'une de ces choses sans la détruire immédiatement. (La voix mise à part peut-être.)



... Je suis là. Il y a ce rectangle noir devant moi. Au fond, j'imagine l'atelier, la poussière. J'ai oublié tant de choses, et bizarrement c'est tout ce que j'ai oublié dont je me souviens maintenant. Grâce à dieu, j'ai oublié. Comment imaginer un instant qui ne serait que remémoration. La confortable certitude que les pavés d'une ville ne contiennent rien d'autre que la matière du pavé. Pas une fissure. Je serais comblée, certes, mais ligotée au mât, ou les oreilles pleines de cire. Heureuse, tel Ulysse et ses petits expédients. Prête pour la représentation: «Ulysse chez les petits bourgeois.»
S'il avait affronté les sirènes sans petits expédients, ni pour lui, ni pour son équipage ? L'Histoire l'aurait peut-être plus vite oublié, le bateau se serait échoué sur les écueils, personne sans doute n'aurait survécu. Mais qui sait? Qui sait si chaque marin n'aurait pas finalement entendu ce chant. Ce fichu chant. Si au lieu de ramer dans la tempête comme des damnés, rendus sourds par la ruse et la présomption de leur chef, ces hommes d'équipage n'auraient pas préféré entendre et se jeter dans les flots, plutôt que de finir quelques pages plus loin, toujours grâce à la ruse et à la présomption dudit chef? Combien de choses a-t-il fallu oublier pour faire place dans ma mémoire à une Odyssée qui n'existe que sur le papier? Et combien, après cet Ulysse de papier, ont-ils interprété le rôle ? L'encre, ils ne l'ont pas vue. Ses dimensions, sans doute, leur avaient échappé. Les dimensions, c'est important pour eux. Pourtant homme ou livre vus d'une autre planète sont à peine des points. Le monde n'est pas la bibliothèque d'un dieu céleste, il est cette multitude de points et l'infime espace entre chaque point. L'accord entre le point et cet espace détermine l'accord entre les points. C'est ça l'humanité. Je ne peux pas la voir autrement. Lui donner une dimension surhumaine condamne à placer au loin un dieu attelé à la lecture de cette partition de points agglutinés, dont lui seul connaît les clés et les règles. Et de l'espace entre les points, qu'advient-il?
Il a fallu m'accoutumer au retour. Ici aussi je suis revenue, et je n'ai que ces espaces infimes. La petite fille que j'étais s'est assise sur ce banc et a regardé la fenêtre, elle aussi.
C'était la première fois qu'elle venait. Elle hésitait. Elle savait que si elle passait cette porte, elle allait saisir un fragment de monde qu'elle ne pourrait jamais rejeter. Elle avait vu cette femme devant elle, elle l'avait vue portant un monde et cette rencontre était un voyage interplanétaire. On ne part pas pour un tel voyage sans un peu de crainte. Mais quelque chose a été plus fort et ce n'était pas la curiosité. C'était une des mille formes et sous-formes de la bonté. Une bonté d'enfant, rude et sans pitié.
Alors je suis montée. Quand je suis entrée, elle était à la fenêtre, elle souriait

Le jour s'est levé. Un jour terne, battu dès l'aube par un vent sec. Rarement elle a eu à ce point le sentiment d'un jour de plus, mais avec la sensation contradictoire que ces heures matinales qui suivent une nuit sans sommeil, vont s'étirer. Que le jour lui-même ne viendra pas, parce que les ombres complotent contre le midi qui les annule et l'après-midi qui les inverse. Lentement, avec toute la fatigue de l'insomnie et la certitude de la longueur du matin, elle peint.


«Il faut faire l'ombre même si le soleil ne se lève pas. Faire une ombre aquatique, l'ombre sans âge des jours de pluie. Un remous d'ombres.
Celles que je peins ont disparues il y a maintenant longtemps. Elles sont restées de l'autre côté, sur le versant d'un monde qui déjà creusait l'abîme où il les a précipitées. Ce que je veux? leur désigner les contours d'un espace où séjourner. Et là, déposer les mots qui ne résonnent plus, ne vivent plus, pour les briser. Être faiseuse de sable pour que les ombres se libèrent et désertent.
Je peux m'enrouler en moi-même, ne plus avoir recours qu'aux plus insignifiantes choses et remarquer leur justesse. Trouver un instant de paix. Mais la remarquable insignifiance des choses, c'est ce qui fait sentir la pesanteur du monde.
C'est au moment où je détache un grain de la surface que je prends en même temps conscience de l'ampleur de la pyramide et de la désinvolture de mon geste. La paix de la conscience, c'est ce que je veux retrouver. Arrêter le séisme par la désinvolture. C'est alors qu'une question nouvelle apparaît, qui vient mettre en péril tout l'éventail des questions régulières. Cette question concerne généralement la pyramide. Avec une désinvolture toute aussi pacifique. La pyramide me propulse dans l'univers des chiffres: quel est le nombre de ses grains? À quelle hauteur s'élève-t-elle? Quelles sont les lois de la physique, de la géométrie, et de l'architecture, qui préludent et ludent à sa construction? Il n'en va pas de la pyramide comme d'un simple pavé. Sa matière n'est pas le guide silencieux de nos trébuchements, elle est tout entière une idée de la mort. Elle est le rêve d'éternité d'un roi-dieu. Quand se détache un grain, c'est la somme inouïe de toutes les morts qui ont bâti ce rêve d'éternité qui se détache. Et soi-même avec eux. Nous nous détachons alors d'une certaine réalité, nous l'examinons avec incertitude, ce que nous comprenons difficilement c'est la rapidité du basculement. Comment, sous la fragilité des choses, comment, sous la diversité qui ne tient toujours qu'à un fil, l'implacable et la démesure parviennent-ils à se glisser? Tant de fragilité devrait réunir une force suffisante pour repousser la force. Le monde ne nous a-t-il pas été donné? J'entends Michelstaedter rire et dire: «Non, tu dois créer le monde afin qu'il soit tien, tu dois créer chaque chose et dire non à chaque affirmation de réalité.» Kafka aussi le disait: «Faire le négatif puisque le positif est là tout fait.» Et d'autres sans doute l'ont dit. Mais à la question: «Qui sont les illusionnistes?» y a-t-il encore une réponse?
Il faut se poser certaines questions régulièrement, les examiner, les passer au peigne fin, s'assurer que rien ne manque, et voir si elles résistent encore ou bien si la violence qu'elles opposent provoque un séisme.
Si un séisme se déclenche c'est soit que la gravité atteint un niveau particulièrement critique, soit que la question est erronée. Mais comment une question posée régulièrement peut-elle être erronée ?
Ce qui fait que tes pieds sont posés sur le sol implique la gravitation: c'est une loi commune et communément acceptée. Acceptée sans penser, puisque tout ce qui pense pense à échapper à cette loi. S'exerce à l'espace. C'est ce que les imposteurs appellent la liberté. Leur liberté. Liberté d'expression, d'action, de prendre ses aises, de s'approprier sa liberté, de bien discerner ses éléments et de se les inoculer, liberté de faire souffrir, d'asservir, de nier, de maîtriser, de surveiller, d'emprisonner, de contrôler, de châtier, tout ce qui offusque, brouille, résiste à cette liberté construite de l'extérieur.
On nous apprend à regarder, et on nous apprend à regarder les choses de loin tout en les assimilant, comme si on voulait nous apprendre à mâcher du verre pilé. Nous avons la date, nous avons le lieu, nous avons le coupable, mais nous n'avons pas l'arme du crime. Nous la cherchons sans même nous apercevoir que nous n'avons pas non plus la victime.»


Peindre le reflet d'un mur rose sur un oeil brun, la peinture écaillée d'une porte mauve, un escalier où tourbillonnent des fleurs sèches de bougainvillées, l'étourdissante clameur d'un bateau qui entre dans le port d'une ville, la lumière si particulière et bourdonnante qui filtre au travers des persiennes, l'ironie d'un sourire démentie par la délicatesse d'une main.
Tout ce qu'elle condense en lignes et en points et en silhouettes tremblantes, parce que ces choses sont secrètes, diluées dans sa paume en lignes ténues, et que leurs éblouissantes couleurs, leurs stridences, connues d'elle seule, disparaîtront avec elle, étrangères à tout système, à toute classification, à toute censure.



... La machine à projeter les rêves, ils ne l'ont jamais inventée. Ils ont inventé des machines à projeter ce qu'ils voulaient nous voir rêver. Avec leurs mornes normes. Comme une rafale de mitrailleuse, mais en continuel ralenti. Et un grand nombre ont succombé. Ils n'ont pas eu grand-chose à faire pour voir la réalité comme une succession d'images externes: la continuité logique de leur apprentissage de l'illusion. Une masse d'images, de rêves clichés, une mise sur catalogue de la réalité à laquelle rien n'échappait, pas même les îles et les déserts, pas même l'humain, pas même la pensée. Surtout pas la pensée. Et la façon insidieuse, sournoise, de se glisser entre la réalité et nous. Le despotisme médical de ce monde thérapeutique. De toutes les façons possibles, on nous injectait des images. Elles avaient toutes tendance à devenir fixes. Des clichés. C'était inévitable.
Il a fallu se débrouiller avec ça.
Il y avait eu pire.
Peut-être était-ce justement ce pire qu'ils noyaient sous ce déferlement permanent d'images. Regardez! Ça n'arrête pas ! Sonorisé, éclairé, mis en séquences, découpé en scènes, monté, démonté. À la fois Grand Chapiteau, boîte de Pandore et sommet de la perfection électronique. Des images, obsédantes, effrayantes, bouleversantes, séduisantes. Et les mêmes images de plus en plus habituelles, lassantes, répétitives. Jusqu'au moment où nous oublions que ce ne sont pas que des images. Notre regard est devenu complice. Nous nous contentons de regarder. Nous voilà enfin objectivés.
Oui, c'est avec ça qu'il a fallu se débrouiller.

Avec une image de la mort absolument inédite. Une mort programmée, la fin d'un rôle. Une simple formalité. Quelque chose qui n'avait jamais eu lieu. Ça, ils pouvaient se vanter d'avoir innové. La mort contrôlée, spectaculaire. Les écrans charriaient des masses de cadavres inodores et anonymes et parfois une mort faisait l'objet de tout un programme. Et, autour de nous, on débranchait nos vieux cousins. La fin d'un rituel secret, la suppression de la mort individuelle. On n'était pas loin du contrat de vie. Avec entente préalable sur le jour fixé pour la date de caducité.
La mort était partout, dans tous nos jeux. Ce gosse dans le square ? j'avais neuf ans, j'allais chez elle ? m'a tiré dessus, mais il n'a pas fait le geste de tirer avec un pistolet. Il a levé les mains devant lui et remué ses pouces comme s'il manipulait une console, et il n'a pas fait: «Pan! t'es morte»; il m'a dit: «Nous, enfants de la mort.»
Nous aurions pu devenir des images mortes.
Et puis nous nous sommes rencontrés. Nous étions un tout petit nombre, et nous savions qu'il y avait déjà pas mal de ces petits nombres d'individus, adolescents pour la plupart. Nous avions un but à ce moment-là: ouvrir une brèche de réalité virtuelle, une brèche secrète où nous rencontrer et déposer nos trouvailles. Nous pensions que c'était la seule issue qui ne fût pas contrôlée. En connaissant le logiciel et le mot de passe, n'importe qui pouvait entrer dans notre île virtuelle. Et c'était ce que nous voulions. Laisser une entrée. De toutes façons, qui pouvait deviner que le mot argia, intégré à l'économiseur d'écran: after dark, ouvrait le pays de nulle part de quelques morveux? Argia, le nom d'un antique rituel de possession sarde, glissé dans une explosion de particules violettes sur un fond de nuit. Un truc de gosses. Un tour de passe-passe électronique.
Mais c'est mon nom qu'ils avaient choisi. J'allais donc continuer à me déverser dans l'apparence, une apparence plate et muette?
C'était le premier soir de notre rencontre dans le lieu secret. J'ai tapé le mot de passe, le territoire virtuel était vierge, ils m'avaient laissée entrer la première parce qu'Argia est mon prénom. Mon nom s'étalait devant moi, j'étais devenue un code. Alors j'ai compris que nous étions piégés de toutes façons, que l'illusion s'était insinuée là aussi.
J'ai décidé de laisser tomber, de partir. J'ai pensé à toi. Je regardais l'écran et la dernière toile que je t'avais vue peindre se superposait, et tes gestes et ta voix. Et la question, où sont-ils? Où est-elle? Il y avait bien quelque chose sous cette réalité virtuelle même secrète. Des lieux, des êtres, des odeurs, des clameurs imprévisibles.
Mais je ne pouvais pas disparaître comme ça sans leur laisser un signe.
Alors j'ai tapé:
Vous m'avez demandé, vous, c'est-à-dire, toi, toi et toi, d'entrer la première dans un lieu sans épaisseur, un lieu destiné à recevoir une galaxie de mondes sans épaisseur. Je crains qu'ils ne dépassent pas les limites toujours plus étroites de notre imaginaire dépendant des mondes sans épaisseur. Soumis aux lois du rectangulaire et du défilement.
Alors parmi les possibilités de mondes sans épaisseur, on peut en imaginer un où chacun aurait pour coutume de se déplacer derrière une pancarte où serait peinte l'image qu'il choisirait pour le représenter. Et cela une semaine sur deux.
Quel serait alors le comportement de ces individus au cours de la semaine sans pancarte?
Continueraient-ils à se comporter comme s'ils étaient dissimulés?
Il pourrait évidemment arriver que certains, distraits ou timides ou encore rusés, portent leur pancarte en continuité.
Dans ce cas, les autres s'en apercevraient-ils?
Des sanctions seraient-elles appliquées à l'encontre de ces individus et si oui, selon quels critères?
Qui pourrait dire de l'image peinte sur la pancarte ou de l'individu de chair, lequel doit être sanctionné et comment? Faudrait-il réunir le conseil des pancartes ou celui des individus de chair?
Tout, évidemment, dépendrait de la semaine.
Et quel serait l'embarras de celui qui, en toute bonne foi, s'est trompé de semaine. Qui hésite, tente de faire glisser sa pancarte sur le côté afin d'être à demi hors la loi, va même jusqu'à penser la plier, s'en faire une ombrelle, et sourit, l'air gêné, à des individus qui ne comprennent pas du tout pourquoi il se contorsionne comme ça et dépense tant d'ardeur à sortir de lui-même. Et que dire de celui qui, délibérément, ne mettrait jamais sa pancarte?
Ou encore, un monde où les rôles s'inversent. La pancarte se déplace dissimulée derrière un individu et en continuité. En apparence, tu y crois. En profondeur, tu rencontres la surface plane du papier glacé. Seuls les fous, dans leur sagesse, tentent d'arracher l'image qui se cache derrière eux en la projetant pour la regarder en face, mais dans leur folie ils ne savent pas que l'image en dissimule une autre, et qu'au moment où ils projettent l'image au devant pour déchiffrer son regard, l'autre image les devance et leur tourne le dos, continuant à masquer ce regard.

J'ai tapé EXIT, j'ai soulevé l'image et je suis partie. Envolée. C'est la destinée que j'ai adoptée. La ligne de fuite qui entraîne hors du cadre. Ni l'homme-pancarte ni la sagesse du fou. L'espace infime qui ne s'ouvre pas sur un mot-clef, mais sur une ombre, une fissure, une pluie, un passant. Je ne cherchais pas le passage secret vers l'innovation, je cherchais le tête-à-tête avec l'érosion. Je ne suis pas partie loin, mais j'ai perdu tout contact avec eux. Pourtant, des années plus tard, je peux encore dire «nous». Dire que nous échappions avec humour et ténacité à l'oligarchie intellectuelle. Avant tout. Le jeu secret a été l'hameçon, et nous l'avions nous-mêmes appâté avec le réel. Nous sommes passés des jeux aux réseaux et nous avons ouvert des espaces sans épaisseur. Nous avons voyagé dans notre folie de mots et d'images. Nous avons inventé le réel. Un inusable réel. Et alors que nous avions les yeux rivés sur nos écrans, le réel s'usait et s'ensevelissait sous la folie des mots et des images. Et aucun accès n'était gratuit?



Sur le banc en face de la fenêtre une jeune fille est assise. Elle la regarde intensément, elle la scrute. Ses sourcils sont froncés, son cou tendu, et ses mains, des mains très blanches, s'accrochent au banc. Sous ce regard, elle s'aperçoit soudain qu'elle a une apparence, ses mains tremblent, sa veste est couverte de taches de peinture sombre. Mais peut-être la jeune fille ne la regarde-t-elle que parce qu'elle ne parvient pas à la voir?


«Dans une fresque de Paolo Ucello, il y a une dilution de bleu, de rouge et d'ocre, et dans cette dilution on devine une foule effacée. Un visage s'en détache, presqu'effacé lui aussi, c'est la femme de Loth, juste avant l'instant où elle va être changée en statue de sel. La foule, en se diluant dans la peinture, a occulté la direction de son regard. Qui peut dire maintenant que cette femme était seule à se retourner? Ce visage ne dépend plus de l'Histoire, il s'imprime seulement sur le mur. Il supporte l'usure de la pierre et du stuc. L'Uccello démasque la morale de l'histoire. L'erreur narrative est cicatrisée. Il reste ce visage, détaché de la curiosité. Son langage est un froissi de matières abrasives. S'y enrouler, c'est s'empoisonner à coup sûr. Ces récits, répétés, transformés, jusqu'à ce que leurs images soient suffisamment figées pour que quiconque puisse se les ajuster sans trop d'effort, les ombres tentent par divers moyens de les démasquer. À cette fin elles tissent des vêtements vivants, dotés d'une motricité autonome, d'émotions et de pensées.
Pour chaque individu exercé à enfiler une chemise vivante, attentif à ses moindres mouvements, les modèles figés de l'histoire sont privés de tout attrait. L'idée de s'en revêtir ne l'effleurerait même pas.»


Douloureusement quelque chose bat contre sa tête, quelque chose qu'elle ne voit pas, n'imagine pas, et qui vient malicieusement lui rappeler les vestiges d'un temps où les mots se donnaient encore comme étant directement extraits des grandes carrières du langage. C'est comme si le mur s'avançait derrière elle et battait sur sa nuque.


«Le langage fait souvent penser à une aire de battage. Il doit être comme le poulpe, battu pour devenir comestible. C'est le martèlement incessant. Ces mots nous deviennent familiers si nous n'y prenons garde. Peu à peu une mémoire fictive se fixe en nous qui éteint la mémoire particulière. Une mémoire d'une vie non vécue, d'un passé qui sera peut-être re-diffusé demain. Des conversations montées de toutes pièces et auxquelles nous n'avons jamais participé, remplacent nos conversations. Une mémoire fictive que nous partageons avec des milliers d'autres.
Quelle différence y a-t-il entre le monde écrit et le monde?
Si je connaissais le langage des vagues, si, regardant la surface de la mer, je pouvais lire les vagues, l'écume, les lignes, tout l'alphabet marin, alors la mer et l'écriture de la mer seraient une seule et même chose? n'y aurait-il pas toujours un espace?»



... Depuis combien de temps, voyons-nous sous les plus petits détails du paysage se glisser la désolation? Une désolation bien propre et bien fleurie, qui pavoise. Une pavoisante désolation. La primevère et la pensée y reviennent chaque printemps. Les pigeons y crottent en toute saison. Par dessous poussent les racines de la désolation. Desolation roots. Il paraît qu'en mastiquant bien, ce n'est pas si mauvais que ça. Le «ça» est donc encore pire que le mauvais. Et le mauvais en devient passable. Ce qui le met presqu'à égalité avec le bon. Tant qu'on mastique, on ne voit pas le temps passer, c'est le bon temps qui passe. Le temps masticable.
À la nécessité il y a toujours une réponse. Ils n'ont plus de pain ? Qu'ils mastiquent les racines de la désolation. Si le mot «bon» est écrit dessus, et suffisamment gros, ils n'auront qu'à ajouter le mot «pain». Et le tour sera joué. Ils seront alors comme le pauvre homme devant la table vide à l'heure du dîner. Soir après soir, il s'assied et tape doucement le bois du plat de la main. Regarde et regarde encore, comme si son regard pouvait faire jaillir la nourriture du souvenir. Puis, il n'y a même plus de table. Il n'y a plus qu'un écran sur lequel on voit un pauvre homme devant une table vide qui regarde vers un écran où l'on voit un homme en train de manger, lequel ne regarde pas, mais mastique.

Dans certains moments d'enthousiasme, nous avions la sensation qu'il n'y avait plus de spectacle, que l'intermédiaire avait été écarté, mais c'était pour se rendre à l'évidence: les barrières n'étaient pas tombées, il n'y avait plus rien du tout, qu'une interprétation d'interprétations évanescentes, des topoï de topoï. Les barrières se sont déplacées, multipliées, resserrées, jusqu'à se confondre avec du langage, la prison cosmique est dans la langue. La porte de la loi est ouverte, mais il est bon de savoir qu'au-delà, chaque parole est une accusation, un réquisitoire, une interdiction, une délibération, un jugement. L'enfant qui joue aux dés se garde bien de pousser ses pions vers cette limite. Il sait que s'il passait cette porte, la moindre de ses paroles pourrait être retenue contre lui.
La parole a sûrement un envers. En explorant les espaces interlinéaires, là où le mot s'écoule, je pourrais peut-être découvrir quelque chose. C'est facile avec l'encre. Mais avec la parole, comme nous ne distinguons pas les ondes sonores, c'est une autre affaire. Si nous étions entourés de lettres se bousculant dans l'air, arrivant par bourrasques, par brouillards flottants, les respirer serait notre seul recours. Nous ne pourrions cependant ni nous en saisir, ni les lire. Il faudrait toujours en produire pour respirer, et chacun parlerait sans cesse pour absorber sans cesse cet air chargé de lettres afin de pouvoir parler encore et respirer et ainsi de suite?
La tour de Babel respiratoire, le dernier bastion imaginaire de la liberté ou la somme des écrans télévisuels? combien la tour de Babel a-t-elle de portes? est-elle le temple mondial de la rhétorique? Il y a des réponses, mais elles ne sont pas accessibles. Il y a plusieurs réponses contradictoires pour chaque question. Et ce jeu de dissimulation dure et peut durer tant que le dernier bastion imaginaire de la liberté porte un nom, tant qu'il se définit.
Je n'ai pas oublié. J'ai foncé dans le miroir, moi aussi. N'importe quel monde virtuel était plus réel pour nous que la pierre qui nous tombait sur la tête. Dans ce monde, les têtes et les mains repoussent, les morts vivent, les prophéties se réalisent, ceux qui ont le costume du bon, sont bons, et ne tuent que pour la bonne cause, des mauvais aussi éternels que les bons. Personne ne disparaît jamais, mais revit sur un autre programme. Un monde parfait pour des êtres parfaits, qui dit mieux? Un monde parfait ou un monde de rechange? Un monde où la violence se défoule? Ou bien un monde où la violence s'exerce?
J'ai retrouvé l'indécence et le toujours perfectible. Et ils ont une odeur, une rumeur inlassablement différente, des têtes si fragiles sous les bottes, et qui ne repoussent pas, et roulent des pensées indissociables de l'érosion, un monde qui s'use et poursuit une vague besogne. Le voyage dans le temps. Sans aucun artifice. Sans même un mot de passe.
Ils ne doivent s'en emparer à aucun prix. Une barque est peu de choses pour celui qui n'a pas les rames, et à peine plus pour celui qui les a, mais ne sait pas s'en servir. La machine ne connaît pas ce qui ne se connecte pas avec elle. C'est une caricature de la mémoire seulement connectée à des terminaux. Une caricature de la mémoire historique. La réalisation des trous noirs, la réalisation de tout ce que le monde offre de plus proche du rien, un chaos à côté du chaos, le plus flottant possible.
C'est bien. Mais avant de flotter comme un nuage sur la rivière, le sage Teishitu s'est préparé de longues années. J'ai essayé de calculer l'imprécision à un millième de millimètre près. Ça marche.
Pourquoi laisser au despote ce qui appartient à son bouffon? Serait-il là pour s'amuser de nous ??

- Qui est le roi de cette île?
- Elle n'en a pas,
- quelles sont les lois de cette île?
- Elle n'en a plus,
- personne ne légifère?
- Personne. Si c'est un roi, des lois et des procès que vous cherchez, il faut aller dans l'autre île. Un roi cruel y règne, les lois de cette île ont été établies avec sévérité, plus personne ne les discute et les procès y ont des issues tragiques.

Elles ont souri toutes deux en même temps. Une île se dessine à leurs pieds, luxuriante, sans lois, odorante, avec des cris de bêtes, des froissements de feuilles, des vaisseaux rutilants?

«Que de bouteilles de rhum imaginaires n'avons-nous pas vidées, assises dans nos oreillers, par ces nuits insomniaques et somnambuliques de l'enfance. Je le lisais dans tes yeux et pour moi je savais nettement à quoi m'en tenir. De toute notre amitié rieuse nous savions les nuits sur le pont avec les pirates. Ne trinquerons-nous donc jamais? Toi et moi? Une fois j'ai pensé t'enlever, je ne l'ai jamais dit à personne. Face à la loi, il n'y a pas de cas particulier. Je n'imaginais pas du tout ta vie à l'extérieur, ta famille, l'école. Ce n'était pas de la mauvaise volonté, mais une incapacité à te projeter dans l'autre île, celle où règne un roi cruel. Une fougère suffisait à tracer l'île de la Tortue, qu'avais-tu besoin d'apprendre l'arithmétique? Tu croyais que je ne pensais plus à toi? Que tu étais une petite fille parmi tant d'autres qui venaient voir peindre des ombres? Non, non, je ne donnais pas de matinées enfantines.»
Elle recule sous la poussée d'un souvenir. Le jour s'est imposé sur la ville et dans la chambre, si simplement. La toile avance, la faim la tenaille, il est un peu plus de midi. Et pourtant ses mains, qu'elle regarde pendant qu'elle mange rapidement un reste de viande et du pain, ne sont plus les mains tremblantes qu'elle connaît, elle a reculé en elle-même. Les sons qui lui parviennent de la rue, ne sont plus ceux d'une ville en plein midi, c'est la nuit et son bourdonnement particulier qui s'éloigne et se rapproche dans un ressac.


«Avant de peindre des ombres, j'ai peint des visages, des êtres, des bêtes. Je peignais leurs gestes, leurs mouvements, leurs regards sur une autre chose. Évidemment tout se diluait peu à peu, se résumait et glissait doucement vers l'ombre, vers l'imprécision. C'est un portrait que j'ai peint d'une femme inconnue, qui provoqua ce qu'en chimie on appelle le point triple, le point d'équilibre où, hélas, tout coïncide. Ce portrait resta longtemps sur mon mur et à ceux ou celles qui me demandaient : qui est-ce? Je répondais que je ne savais pas.
Puis j'ai commencé à répondre: c'est ma mère. Et j'en restais là, un peu étonnée de ma réponse, puisqu'elle semblait sortir de moi à mon insu et sans que rien ne s'y rattache qui ressemble à un regret ou à un souvenir.
Un jour, c'était en Février, il faisait très froid, je peignais avec des mitaines et dormais recroquevillée près du radiateur. Personne n'était venu me voir depuis le début de la neige. Il était tard, on frappe à la porte. J'ouvre, et je vois sur le seuil un individu que je connaissais assez peu, le visage rouge et crispé, tenant dans ses mains un paquet. J'attribue aussitôt cette rougeur et cette crispation au froid intense et je suppose que le paquet renferme une bonne bouteille pour nous réchauffer. Sur ce, il entre. À la rapidité de son élocution, au ton de sa voix, à ses gesticulations, je m'aperçois assez vite que rougeur et crispation sont dues à la colère et même à l'indignation. C'est précisément cela : il est indigné, le simple fait de me connaître lui est un indescriptible tourment, un coup du sort dont il ne se relèvera qu'à grand-peine. Je suis une traîtresse, une fumiste sans talent et, là il retient son souffle car le mot définitif va être lâché dans l'arène de notre défunte sympathie, pire que tout : une plagiaire. Avant même que j'ai pu m'étonner (je ne comprends rien), il se lance dans un long discours explicatif d'où il ressort que je déshonore la peinture moderne, tout en perdant sa confiance et la confiance de l'ami qui nous a présentés. Je ne l'écoute plus, et tente de voir à travers le papier kraft du paquet s'il ne s'agit pas d'un revolver (je ne laisserai à personne le soin d'exécuter ce que je peux faire moi-même). À ce moment, il déballe ce papier mystérieux et à mon grand réconfort en tire un livre, qu'il ouvre, puis, dans un geste de désarroi qui ne manque pas de comique, il me le jette à la tête, soupire bruyamment, et sort en claquant la porte.
Réchauffée par cette scène absurde et pleine de gratitude envers un hasard qui m'apporte un théâtre à domicile, alors que le froid et ma pauvreté m'interdisent de sortir, je m'installe dans le fauteuil, et avec toute la curiosité et la bonne humeur provoquées par cette intrusion, j'ouvre ce livre? Mais la chaleur que je retrouvais fit place à un grand froid. Le comique de la scène s'évanouit immédiatement. Ce que cet homme provoqua ce soir là, et à son insu, fut comme une ligne tracée dans les interstices de ma vie, de ce que j'appelais ma vie. Une ligne qui dessine un autre horizon, une ligne qui se transforme en un long intervalle où je suis encore suspendue et que seule la mort, peut-être, effacera.
Combien de temps je restai dans le fauteuil, le livre ouvert sur mes genoux, je ne saurais le dire. Le temps n'a plus jamais été pour moi que l'ombre du temps. Lorsque je le refermai, mes mains tremblaient et plus jamais je ne regardai mon visage dans un miroir, car la buée qui le recouvrait alors disait la force d'une émotion surnaturelle et qui n'était pas seulement mienne.

À la page 39 de ce livre se trouve la reproduction d'un portrait de femme, intitulé : Interpretazione della madre (ce livre est en italien) et ce portrait est absolument identique à celui qui se trouvait alors sur le mur de mon atelier. Aux autres pages de ce livre se trouvent tous les portraits que j'ai peints avant de peindre des ombres. Leurs mouvements, leurs gestes sont identiques. Mais ils ont des noms, une vie. Ils incarnent un monde disparu. Les miens étaient sans nom et sans lien avec le présent.
Cette femme dont j'avais peint le portrait, était Emma Michelstaedter, morte à Auschwitz en 1944. Sa mère à lui, l'autre, celui qui a peint cette toile bien avant que je naisse. Qui était mort déjà quand elle est morte et quand je suis née, moi qui n'avais encore rien lu de lui, ni n'étais allée à Gorizia et qui découvrais ce livre, et lui, et elle, parce qu'un potache d'opérette avait forcé ma porte. Le commentaire du livre d'art parlait de son visage de Pietà, de la tendre souffrance de la mère, celle que l'on retrouve dans toute la peinture italienne.

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Pourquoi une fois de plus ce besoin de falsification? N'était-il pas suffisant qu'elle soit une femme? Pourquoi commentaient-ils sans regarder dans le rectangle noir de l'ombre? Ce besoin de voir un modèle et un commentaire, là où il y a un fil à suivre. Est-ce-que le sourire un peu ironique qu'exprimait ce portrait laissait deviner son horrible fin, ou une chose quelconque qui faisait d'elle une Pietà au moment où son fils l'a peinte, alors qu'il n'était pas mort? Et il est vrai qu'à regarder ce sourire, leur mort n'en est que plus terrible, mais elle n'est pas morte pour les péchés de l'humanité, ni lui, ni aucun de ceux qui sont morts avec elle. Et pas plus elle que les autres ne demandent l'imitation. Cette souffrance ne rachète rien. Il n'y a pas de parallèle possible, même pas au prix d'acrobaties interprétatives.Interpretazione della madre
C'est par ce sourire que je l'ai rencontrée. Un instant, elle fut là devant moi, et sans aucune magie. Simplement, par son sourire sur la toile, elle avait un visage, une âme, un nom, et pas un numéro. Et par ce sourire, je savais qu'elle n'était justement pas une Pietà, ni une représentation, ni l'oeuvre obligée d'un parcours académique, qu'elle n'était pas un modèle, mais qu'elle était vivante, réelle. Elle était là, de chair palpitante de vie, dans le mouvement de son cou, dans ses yeux à demi baissés. Dans ce sourire qui s'est figé, c'est vrai, le jour où on l'a emmenée avec sa fille vers cet enfer, et qu'elle ne pouvait sûrement pas deviner au moment où il l'a peinte, mais qu'elle devait tout de même pressentir pendant l'interminable voyage en train, debout, étouffée, affamée, assoiffée. Elle devait pressentir que quelque chose d'épouvantable l'attendait. Alors ce sourire qui n'était pas celui d'une Pietà artistique, a disparu.

De ce jour j'ai peint des ombres. Que ceux qui voient dans l'ombre, que les nyctalopes de la connaissance, que ceux-là voient les visages de chair se dessiner et vivre dans les silhouettes et les mouvements offusqués. Les autres m'importent peu, ils se donnent trop d'importance.
On peut observer les hommes du haut d'une grande roue de foire comme un flux indifférencié de fourmis insignifiantes et comme un Harry Lime se contenter de les voir comme des fourmis, sans faire l'effort de discerner leurs silhouettes. Et on peut considérer l'histoire de la même façon, sans focaliser. L'histoire sera celle d'une masse informe seulement perceptible dans ses généralités, ses hypothèses, ses représentations, ses catégories. C'est une méthode qui permet de se convaincre de sa propre efficacité et qui permet d'aller vite. Mais d'aller vers quoi? Vers ces choses que le besoin nous désigne et qui ne sont que notre propre besoin, besoin de plaisir, de pouvoir, d'efficacité, besoin de se déculpabiliser, besoin de s'expliquer, de se justifier? Elles demeurent toujours éloignées, ne sont que des choses, le besoin de continuer, dépendant de l'efficacité, du besoin d'aller vite, les projettera toujours en avant vers le futur? On croit rationaliser, élucider, analyser, on tourne en rond dans un tourbillon de mots qui ressemblent à des fourmis insignifiantes vues du haut d'une grande roue de foire. On court après son ombre, on ne la rejoint pas. Pire, on ne l'imagine pas, on ne la voit pas qui se détache de la masse, à l'exacte dimension de l'individu. Anonyme, tremblante, insolente, «chaque ombre est un monde tout entier». Ces ombres qui se dispersent alentour, se rapprochent, passent, fuient, ont traversé toute l'histoire. La lumière indique-t-elle une dimension humaine? Et les flèches d'Apollon, dieu du soleil, n'apportaient-elles pas la mort et la folie? Certains sans doute préfèrent cette mort et cette folie à l'anonyme, ingrate difficulté de déchiffrer des ombres. Libre à eux, mais que laissent-ils survivre de l'autre liberté? Celle qui ne les concerne pas. Lorsque le projecteur balaye l'espace où fuit le prisonnier, sa lumière lui laisse très peu de chances de demeurer dans l'ombre et de s'y sauver. Le lointain n'est pas inscrit sur les cartes. Au loin quelqu'un pleure, un autre vacille, celui-là rit aux éclats, un autre parle et celle-là écoute. Ce n'est pas toujours la même trame qui emporte les êtres dans leur nacelle de mots qui pleurent, vacillent, rient, parlent et écoutent. Le lointain émet des visages qui se retournent et se fixent sur la toile.
Les ombres m'ont entraînée dans des strates dont je n'avais aucune connaissance. Elles m'ont mise en contact avec les ombres qui ne viennent plus à la surface. Des ombres de plus en plus nombreuses venaient vers moi et je les peignais. Les plus anciennes sont venues d'abord comme en reconnaissance.
Quand j'ai compris à leurs mouvements plus rapides que des enfants commençaient à se glisser parmi les ombres, que je devrais imaginer leurs visages, leurs rires, leurs jeux d'enfants, j'ai cessé de peindre. Mes mains ont commencé à trembler.»
Elle répète: «j'ai cessé de peindre, j'ai cessé de peindre, et les ombres ont cicatrisé la question. Toutes les questions que je posais ont tracé à la surface de ma conscience un long parcours de cicatrices et à l'inverse d'une peau de chagrin, il ne cesse de s'étendre. Les cicatrices ont les mêmes racines que les amitiés. Alors entre la haine pour les bourreaux qui m'imposent des questions absurdes sur la raison d'assassiner un enfant et l'amitié pour ces visages que j'ai peint en chair ou en ombre, j'ai choisi.
Et puis je suis entrée dans l'oubli d'où j'étais sortie pour toi, il fallait bien que tu m'oublies pour retrouver, pour rassembler en un point le passé et le présent et découvrir la nacelle où nous étions perdues ensemble. Autour de nous le monde tentait, une fois encore, d'inventer l'éternité à grand frais de momification médiatique. Fallait-il accepter que le temps soit répertorié, limité, unifié. Acheter l'éternelle jeunesse. Pas de mutation ? La machine à explorer le temps délibérément détruite? Au nom de l'éternelle possibilité de consommer du consommable? Soyons vieux tout de suite et n'en parlons plus. Nos mauvaises dents ne nous permettent plus de mâchouiller le mâchouillable? Et nos mauvais yeux ne nous permettent plus de voir la ligne droite et rapide qui est le plus court chemin vers la catastrophe? Tant pis! Nous saurons combien il est agréable d'être vieux et d'avoir toute sa souplesse. Soyons même déjà morts et amusons-nous! Gaspillons nos capitaux, vie, santé, soleil, nous ne nous en porterons que mieux. Nous serons hors d'atteinte.
Dans un film, un androïde dit à un humain: «How is to live into fear? ça fait quel effet de vivre dans la peur?»

Une fois acquise l'éternelle jeunesse, un besoin de grandeur, de privilèges ... qui semblent durement conquis ..., d'ascétisme de l'âme, se manifeste éternellement en eux. Le fondement de ce qu'on dénomme les grandes actions humaines, voilà matière à remplir l'éternité. C'est qu'une éternité si éphémère et si chèrement acquise, il faut bien la remplir de quelque chose. Ils poussent de hauts cris éternels quand ils s'aperçoivent que les fondements des actions humaines sont triviaux et tellement humains, à la mesure du temps humain et de l'érosion qu'ils appellent toujours vieillissement, bien que n'étant plus concernés. Ils mettent ça sur le compte de l'éternelle jeunesse de la grandeur qui doit s'abaisser jusqu'aux faiblesses humaines. Afin d'y puiser des modèles... L'homme faible est un modèle pour l'éternel artiste... Et l'artiste un modèle pour qui? Pour l'androïde?...
Je sais, j'ai regardé les ombres trop longtemps, je me suis peu à peu rapprochée d'elles, j'ai assumé cette pudeur particulière à l'ombre, due à son absence de traits, de consistance. Il devient difficile de me saisir. Ceux qui m'écoutaient parfois, avaient cette sensation qu'il était aussi difficile de saisir mon poignet que mes paroles. Ce n'est ni un hermétisme, ni un artifice, c'est une absence de mythologie. Dans le microcosme, il n'y a ni mythes, ni héros ; des fragments, des îles, des écueils, autant de débris que vous voulez, mais pas de places fortes ni de trophées. C'est comme ça. C'est évasif et compliqué. Aucun tyran, aucune puissance ne peut régner sur ces îles, une brume persistante les entoure, leurs habitants poursuivent un long monologue et ont depuis longtemps adopté la grammaire de l'ombre. L'héroïsme de ceux qui se donnent le droit de n'être pas confrontés personnellement à la décision, ceux qui regardent la plaine d'où l'ennemi viendra. Le piment biographique de l'existence. Tout ce fatras qui se sirote en présentant son meilleur profil à la caméra, les ombres insulaires ne prennent pas même la peine d'en rire. Il n'y a que nous, pauvres idiots, contraints d'avoir encore un pied dans la lumière, pour voir comment le monde accepte d'être le public futur d'un spectacle en suspens. Au point que l'on a envie de pousser la porte en criant: Que sont ces minauderies? ces poses? A-t-on besoin de tant de fanfreluches pour autant s'ennuyer et de tant de serments pour autant se trahir? Entre le salon et le phalanstère, n'y a-t-il d'autre choix que l'idiotie et le troupeau? Et les autres? On s'en occupe? Les événements sont couverts? Vous qui êtes si pleins d'âmes que vous ne seriez pas effrayés d'en vendre un morceau, les autres, vous êtes bien satisfaits de ne pas en faire partie.
Enfermée entre les falaises du ceci-cela et du cela-ceci, la pensée apprend avant tout à connaître ses limites. Sans doute sont-elles recouvertes d'une matière réfléchissante qui donne l'illusion d'une certaine profondeur. Mais elles sont là, le ceci-cela par ci, le cela-ceci par là. Se mirant l'un dans l'autre. Inventant des super-structures émotionnelles qui ne renvoient à rien qu'à des miroitements. Tellement dépendants l'un de l'autre qu'il est difficile d'évoquer le premier sans évoquer le second. Ils se partagent leur butin d'émotions avec l'indifférence du postier.
Mais quel tour leur jouera le destin? Dans quel grand fleuve seront-ils emportés? Un fleuve qui coule entre les falaises du cela-ceci et du ceci-cela? Les grands modèles de l'Histoire y sont sculptés, et des sentences, et des citations. Ici les mots remplacent la vie. Dans un proche passé, on pouvait de source sûre penser que la vie coulait ailleurs, que des strates obscures, des brèches, des galeries secrètes infiltraient ces falaises, qu'un explorateur discret avait toutes les chances de s'en sortir. Mais désormais, et bien que je sorte peu, et reçoive peu d'informations, je pressens à l'inquiétude des ombres, à leur grandissante agitation, qu'il est de plus en plus difficile de découvrir un passage qui ne soit pas surveillé, répertorié, tyrannisé, exploité. La seule issue est sans doute dans le point de densité de l'ombre. Un petit piétinement indistinct. On ne piétine rien en particulier, on tasse un peu le sol, on aplanit. C'est une occasion pour danser un peu, mine de rien, n'est-ce pas la plus belle façon de danser... Dans un petit piétinement lent et appliqué, sans se faire voir...»
«Tu ris?»
«Tu trouves que je danse comme un pied?»



Autour, les ombres sont chauffées au noir, elles occupent un espace et s'y consument, l'inventent et le consument sans cesse. Leur désert serait impossible à peindre jaune, ocre non plus, leur désert est un nuage fossilisé.


«Sûr, je n'ai rien d'une danseuse étoile. C'est juste un petit expédient pour vivre dignement ma folie. À l'heure des règlements de comptes, il n'y a personne en face. Que soi-même.
Le pouvoir? N'est-ce pas nous? Nos voix, nos suffrages? Notre résignation? Nous sommes devenus, nous avons plongé dans le grand fleuve du devenir. Et nous sommes devenus des électeurs, des soldats, des téléspectateurs, des consommateurs, des conducteurs, des internautes ... Nous voilà propulsés dans un univers à la mesure du participant, du célébrant, de l'adhérant, du connecté, du branché, où chacun doit se convaincre de la multitude des courants. Pourtant, tout hypermétrope que je suis, je ne vois qu'un seul courant où le mal de vivre est vendu sous toutes ses formes, y compris celles du bien-être. Les jardins peuplés de joyeux lilliputiens n'existent plus depuis bien longtemps, le monde s'identifie de plus en plus au béton qui le porte. Qui soulève encore l'étiquette? De mon infinie tristesse où je m'amuse si bien, j'appelle vers vous, mes ombres. Un grand nombre parmi vous ont préféré le suicide ou la dissolution, et un autre grand nombre parmi vous n'ont même pas eu ce choix. À croire que vous vous êtes envolés dans la nature. Mais quelle nature? Les fervents, les hommes sains, solides, ceux qui distillent le bleu de leur regard dans le bleu du ciel et vice-versa, ceux qui décident de grandes choses en contemplant un arbre centenaire, comme ils l'ont chantée et aimée la nature! Et leur bien-être dans cette nature bienfaisante. Pourtant, avec quelle souveraine indifférence, avec quels yeux bovins, avec quels cataclysmes, elle accueillit leur ferveur! Et les autres, ceux qui ploient l'échine sous le poids de la ferveur et des grandes choses, et qui savent n'avoir rien à attendre de la pitié d'un chêne. Ceux-là, avec quelle ignoble indifférence elle vient refleurir leurs charniers et effacer leurs traces. C'est beau pourtant un cerisier au printemps. Un champ de coquelicots aussi, c'est beau, surtout si c'est peint. Ça ne se fane jamais, la même brise y souffle continûment, la même robe mauve y passe. Un oeil cerné permanent sur un champ criblé de blessures florales. La nature, j'ai lu ça dans un livre, c'est dans les écrits des poètes qu'on la connaît. Quand j'étais enfermée dans mon réduit, je me récitais des poésies et j'en inventais. Je les déplaçais d'un coin à l'autre, ça fabriquait des paysages minuscules, des objets, «une bible à la tranche vert-chou», je cherchais du vert-chou dans ma mémoire, et je me souviens que je n'en trouvais pas. Je me demandais si le chou était cru, ou cuit, pommelé ou non, et invariablement, la bible se transformait en chou et je voyais Rimbaud enfant, pommadé, un chou posé sur les genoux. Mais aucune nature bienfaisante n'a grimpé jusqu'à mon réduit pour m'offrir des choux et Rimbaud enfant, ni rien.
Et les ombres, crois-tu qu'il leur plaise de séjourner dans la nature?
Non, ce que les ombres visitent avec délectation ce sont les lieux où leurs portraits sont peints. Là elles connaissent enfin leur apparence et le mot «temps» ne répond plus à la fuite et à l'implacable, mais aux imperceptibles ruissellements de cette matière secrète: la couleur. Ce qui leur est définitivement étranger. En ces lieux calmes et silencieux, elles s'inventent des noms. Par-delà la limite, dans leurs îles mystérieuses, mieux cachées que celles des plus fameux pirates, elles sont sans nom. Libérées de l'apparence, elles le sont aussi de la désignation. Leur seule épreuve, et qui est aussi un infini plaisir, est de se refléter une fois sur le disque lunaire. Là, elles voient toutes les ombres en une seule fois. Là, elles discernent en elles-mêmes, elles qui sont sans profondeur, la lune et son reflet. Là, elles fraternisent avec la lumière. Elles se diffusent, elles touchent la matière lunaire, elles l'absorbent et pour une seule fois dans leur vie sans durée, elles parlent. Elles parlent par des ondes lumineuses captées à la surface de la lune.
Les vibrations de ces paroles relient les ombres diurnes aux ombres nocturnes. Ceux qui savent inverser le ciel et voir les ombres sur le sol, en connaissent la mesure.
Et les ombres s'étonnent. Pourquoi l'humain a-t-il placé l'ombre dans le négatif? Invisible, ineffable, inconsistante, sans lieu, inconnaissable, insaisissable, l'ombre est perdue dans l'univers du manque. Il l'a enfermée dans son propre abîme. Celui où la parole lui fait défaut et qu'il submerge d'un flot de paroles. Et l'ombre s'étonne que ce grand mouvement explicatif puisse conduire à l'inexplicable et que la mesure de l'abîme soit insondable. Et l'ombre qui s'en étonne est seule parmi les ombres, elle est l'ombre de la colère. En elle, l'obscur sans totalité s'est libéré jusqu'à composer ses propres galaxies. Elle est l'ombre qui tient le miroir, un bouclier qui renvoie l'homme à son monde illusoire. Et elle donne, par ce geste, l'illusion pour ce qu'elle est. Dévoilant la ruse ultime de l'homme, lui qui se persuade de traverser la limite et ne rejoint que la surface plane du miroir.»



Près de la fenêtre dans le désordre de ce qui pourrait être un bureau, elle cherche une feuille, elle y revient souvent, inlassablement. Elle l'a trouvée il y a longtemps, dans un livre, ou peut-être l'a-t-elle recopiée elle-même d'une écriture ferme avant que sa main ne tremble et qu'elle applique cette déficience à la peinture. Avant qu'elle ne fasse bégayer les ombres et les couleurs. Elle sait que celui qui a écrit ces quelques lignes était encore un enfant, à peine un adolescent, et que c'était il y a longtemps:

Celui qui est sage n'aime aucune chose, sa sagesse consiste précisément dans la négation de la valeur des choses. Aimer sa propre sagesse est une absurdité, parce que, qui la possède, sait que le contenu de sa sagesse est la négation des valeurs, aucune affirmation de réalité qui soit digne d'être aimée, («tes propres émotions n'ont pas de valeur»). Quand soi-même = sage, meurt l'amour de soi-même et dans le même instant l'amour de la sagesse: la philosophie.

Carlo Michelstaedter, l’adolescent qui a écrit cela, qui était-il? Et lui, et les autres, étaient-ils destinés à devenir de l’informe, de l’insoutenable, du quantifiable, du générique? «Connais-toi, toi-même», disait le sage. Déchiffre-toi. Autrement dit: assure-toi d’être inquantifiable. Mais le kakon du monde veut le chiffre et la quantité, tous les pauvres d’esprit qui rêvent d’être les maîtres du monde sont obsédés par le nombre.

Mais ces visages qui ne sont que un plus un, qui sont-ils un à un? Maintenant que le nombre des vivants dépasse celui des morts?

J’ai tant marché dans cette ville, j’ai croisé tant de visages. Je me souviens surtout des enfants, à cause de leur gravité. Ils cherchent à comprendre, et on leur a appris à attendre une explication. Les enfants que l’on a tués, leur a-t-on expliqué avant? Non, on ne leur a rien expliqué.

 

Elle n’a pas vu. Elle n’a pas vu l’ombre qui glisse de la toile et qui, imperceptiblement, se fond dans l’obscurité, là où la lampe n’éclaire pas. Il n’y a pas de dissimulation dans son mouvement, mais une pudeur et une légèreté. Et dans l’obscurité, quand l’ombre y parvient, elle ne se tapit pas. Elle reste là comme un poisson qui retrouve l’eau de l’océan au sortir d’un aquarium. Saisie d’un coup par le flot, le rythme, la profondeur, la multitude. L’ombre retrouve le gouffre. Dans la toile elle flottait, s’étonnant avec patience du mouvement du pinceau et de la dilution des couleurs. Maintenant elle se fond. Elle tente désespérément de se dissoudre, pour se déverser en particules dans les pensées de cette femme qui l’a peinte. L’ombre a quelque chose à lui dire:

 

 

 

(Je devrais sans doute, te faire part de mes sensations, te dire qu’il est étrange de bouger et penser à nouveau, manifester ma qualité de revenant, mais la vérité est que je ne ressens rien du tout. Les ombres n’ont pas de sensations. De quoi pourrais-je me plaindre? La nécessité qui me tuait en se substituant au destin, me libérait d’elle-même et du destin. Le destin qui fait que le fils succède au père, le père à dieu le père et le fils du père à dieu le fils et que les filles engendrent des mères pour que les fils succèdent aux pères et quand on veut échapper au destin, c’est la nécessité qui se dresse, ouvrant toutes les portes sur elle-même, alignant les illusions de liberté comme le joueur ses pions. Mais je ne me suis pas tué pour être libre. Je me suis seulement tué dans ce monde. Un point c’est tout. Je savais pertinemment quelle partie j’aurais à jouer. Comment les perpétuels malentendus de la rhétorique me rattraperaient toujours où que j’aille, même travestis des plus nobles sentiments. Ce ne sont pas les mots qui me raniment aujourd’hui, je ne revis pas sous le charme de ce que j’ai écrit, il ne manquerait plus que ça.

Je ne revis pas du tout. Le jeune homme que j’étais est devenu l’ombre qui guide ton regard vers les mots. Rien de plus. Toi, tu le sais, ils ont tué des enfants, ils ont établi un programme de meurtre, ils ont quantifié. Tout ça de sang froid. En personnes qui connaissent exactement la valeur d’une émotion et à combien elle peut être estimée en fonction de ses attributs et de tous ses liens avec les super-émotions pré-évaluées. C’est comme ça qu’un fonctionnaire d’un état totalitaire peut faire la différence entre l’émotion que provoque en lui les succès ou les bobos de son propre enfant, ce qui est une émotion légitime, normale, en rapport avec la famille, la patrie, etc. d’autres émotions respectables, et l’émotion hors nature, inavouable, anormale, gênante, en opposition à l’émotion respectable, que devrait provoquer le meurtre d’un enfant d’une race condamnée par ses propres chefs, mais d’un enfant tout de même. Quels mots lumineux et trompeurs ont dissimulé la faille? Celle où devrait s’engloutir le quantifiable. S’il n’avait pu évaluer ses émotions, il n’aurait pas plus tué l’enfant que le père et la mère de l’enfant. Il aurait remonté le fil de son émotion et laissé derrière lui la famille, la patrie, l’évaluation, et en une seule émotion, il aurait ramassé père mère enfant patrie, et toutes les valeurs quantifiables, pour rencontrer l’individu. Et alors quelle raison pouvait-il bien avoir de le tuer cet enfant? Avant, il obéissait aux ordres, à ses émotions contrôlés, on pouvait lui faire croire que son propre enfant était menacé par la présence de l’autre enfant, et lui-même par la présence du père de l’autre enfant, qu’ils pouvaient détruire le seul milieu dans lequel ses émotions peuvent s’épanouir. Un milieu où le mot lumineux et trompeur dissimule une grande faille d’obscurité où les ombres passent la tête en bas. C’est vers cette faille que j’ai plongé. Je me suis tué pour vagabonder enfin. Qui étais-je? Qui étions-nous? Des pronoms relatifs, des relatifs. J’ai été bon grammairien. Excellent. Mais je n’entends plus rien à la grammaire. Je suis une ombre. L’ombre a une étrange manière de démasquer les fonds. Sa voix brûle la surface des mots. Sous le crépitement de l’encre qui dégoutte de ses lèvres muettes, d’autres mots, chauffés à blanc, apparaissent. Quand on s’est longtemps aventuré vers ces fonds, il est difficile de revenir à «qui étais-je?» Qui étions-nous? Étrange question que je ne devrais pas poser au passé. Cette question je l’ai posée au présent, il y a longtemps. J’ai dit: qui sommes-nous? Et toutes les réponses qui se sont présentées étaient armées et casquées, et toutes me désignaient des mots trompeurs.

Qui sommes-nous? C’est la silhouette humaine gravée dans l’obscurité des cavernes que tu cherches. Tu veux tout reprendre du début. Tu oublies que cette silhouette était déjà dans la nuit des temps. Tracée de mémoire. Le même objet qui avait servi à tuer et dépecer, incisait la pierre. La grande faim qui avait jeté tous les vivants, les uns contre les autres, s’apaisait d’un seul trait. Et c’est sur cette nuit des temps que tu trébuches. Un mot en marque les aspérités. La clarté artificielle éclaire alors d’un seul coup la triste figure de la Méduse moderne. Mais elle a changé la forme de son maléfice, maintenant c’est lentement qu’elle paralyse. Elle endort peu à peu l’humanité chez l’homme. Après un tel traitement, 2 et 2 font-ils 5? Quelle importance? «Ce qui est courbé ne peut être redressé et ce qui fait défaut ne peut être compté.» Alors? À l’ère de la statistique, des courbes démographiques, des sondages, des dépistages, pourquoi tant d’insistance à nous donner connaissance de notre nombre? Pourquoi tant d’insistance à nous faire savoir que ce nombre représente un danger? En quoi ce dénombrement perpétuel nous parle-t-il de l’individu? Dans cette marée de chiffres, qui est pourtant marée humaine, identique à celle qui, indénombrable, a envahi la terre dans la nuit des temps, «l’individu, où est-il?»

Certains ont pu croire qu’en supprimant l’individualité, en y substituant l’implacable sécurité du nombre, on supprimerait ou contrôlerait la cruauté dans l’homme. Mais ceux qui se sont donné le privilège du contrôle qu’ont-ils fait de leur cruauté? Qui connaît quoi? Où est la goutte de vérité? Dans l’oreille?

Suffirait-il de supprimer l’oreille pour supprimer la vérité ?

Ceci expliquerait la surdité de ceux qui ont fait de l’art un marché de calculs, où le nouvel artiste évalue chacun de ses gestes à un centime près. Et s’il ne le fait pas d’autres le font pour lui, ceux-là évaluent chacune de leurs paroles à un million près.

«Mais que la richesse ne vienne pas à manquer pour les Ephésiens afin qu’il soit fait démonstration de leur vulgarité.» Je n’ai pas décidé pour autant de mourir de faim, d’ailleurs je suis déjà mort.

Mais qui n’a rêvé qu’un jour chacun décide en lui-même et pour lui-même de ne pas accomplir le geste qu’on attend de lui, de ne pas dire la parole apprise? Que toute la rhétorique du monde, soudain, et sans concertation préalable, se dérègle, s’éteigne, se pulvérise? Et que le monde horrifié, tel Agavé devant la tête arrachée de son fils, recule, et observe cette rhétorique telle qu’elle est: une innommable saloperie. Avoir une fois le désir d’étreindre la réalité au corps à corps, sans écran, sans bouton, sans fric, sans opinion, sans émotion contrôlée. C’est de plus en plus difficile. La réalité, elle-même, se serait-elle laissée acheter?

Et la sécurité? Par quelle misérable équation comptent-ils l’obtenir?

Masse + x = danger. Masse - x = sécurité.

Quelle est l’inconnue ?

S’il te prenait soudain l’envie d’énumérer tout le langage, comme un enfant qui, dès lors qu’il connaît les chiffres, veut passer aux nombres et veut les dire tous jusqu’à des milles et des milles, si tu tentais cela, tu en trouverais bien peu qui glissent à travers les mailles serrées desconcepts. Bien peu. D’un côté, quelqu’un dit : le possible c’est tout ce qui est, et de l’autre, on te présente la probabilité toujours fuyante de tous les possibles à atteindre. Le monde se serait-il incliné? Et tu ne t’en serais pas aperçue?

Mais toujours son ombre le suit ou le précède. Ces contours d’ombre masquent la lumière, mais la laissent un peu filtrer à leurs bords, et c’est alors que nous la voyons. C’est ce qu’elle éclaire, cette petite parcelle, cet angle de mur, cette vague sur le fleuve, cet arbre, ce visage, et leur ombre, qui voile une lumière, et ce qui en déborde, et éclaire cette petite parcelle? C’est cela. Précisément. Cela n’a pas été apprêté, composé, interprété. La virtuosité de l’ombre est sans égal. Par-delà les mouvements qui viennent d’être décrits, l’air se raréfie dangereusement. Pour ceux qui ne savent pas respirer au coeur de l’émotion, ça peut même devenir tragique, car certainement ça se passe ainsi: l’urgence de la situation pousse à la décision. Respirer ou s’émouvoir? Alors, faute de ne pouvoir faire les deux, on respire. C’est sans doute ça, l’amour de soi-même, la philautia.

La réponse d’Aristote à la mort de Socrate. Lui qui, en fuyant Athènes, évite aux Athéniens de commettre un second crime contre la philosophie. Mais Socrate avait dit: «Craindre la mort n’est autre que paraître sage sans l’être.» Et Aristote se contente désormais de l’apparence de la sagesse, il façonne des formules pour endormir le démon du doute. Tropon tina, «d’une certaine manière», il a eu raison de fuir Athènes. Sous quelque éclairage qu’il examine sa décision, il y a toujours un angle, une «certaine manière» qui lui donne raison. Et ouden kôluei, «rien n’empêche» qu’il accumule les arguments et élabore un système pour se convaincre de la justesse de sa décision. Ce qui résistera au raisonnement pourra toujours être étouffé dans les catégories. Alors «d’une certaine manière», il rend vaine la mort de Socrate, il lui tend la ciguë une seconde fois. Et ce monde où, lui, survit, «rien n’empêche» de le ré-accomoder à sa manière. «Rien n’empêche» que chacun puisse se convaincre par l’argumentation, par toute forme d’argumentation, de son bon droit, y compris par la violence. Par toute forme de violence, même déguisée en savoir, en raison. Un monde où l’ironie socratique est inversée. Le monde est éclairé d’une certaine manière, et sous cet éclairage, nous voulons le partager d’une certaine manière et avec certains hommes. Tout cela semble légitime. Mais si soudainement tout cela n’était plus une simple volonté individuelle, mais celle d’un groupe? Si, à force de détournements des volontés et des déterminations individuelles vers une volonté et une détermination de groupe, qui ne représente plus qu’un ensemble de mots vidés, virés comme les couleurs d’une ancienne pellicule, le monde est présenté comme un certain monde possible, à partager avec certains hommes possibles, qu’advient-il des autres? Dans l’univers du nombre, ils sont retranchés. Dans le monde, ils sont tués. Sommes-nous dans l’univers du nombre ? Sans doute, puisqu’on nous fait croire à un certain monde possible.

Qui sommes-nous?

Nous sommes les autres)



Elle est retournée s’asseoir devant le chevalet. Ses doigts qui tremblent légèrement tirent doucement sur la ficelle qui entoure un des pieds, elle sourit, elle sent bien qu’elle aimerait le foutre par terre et la toile avec, libérer les ombres, créer un tout petit miracle dans un grand fatras de bois, de toile, de pots renversés, voir les ombres s’enfuir en tous sens comme des souris. Mais alors il lui faudrait écrire à nouveau. Elle n’a pas la force de rester là, à regarder ses mains trembler, lorsqu’elle fait ça, elle se voit peinte sur une toile, dans la réserve poussiéreuse d’un musée.

 

 

(qui sommes-nous? Nous sommes des ombres. L’avenir, le passé sont erronés pour nous. Un jour nous est une vie. Nous voyons, là-haut, les humains abusés par un futur qui ne recèle rien de particulier, placer leur confiance dans le temps de la justice. Et le temps s’adapte aux outrances et à l’injustice, quand un grain de justice vient enrayer la machine, c’est l’acte individuel ou le hasard qui l’ont poussé du doigt. Aucun mécanisme ne s’est mis en marche dans les coulisses divines, elles sont jalousement gardées et personne à ma connaissance ne les a visitées. Que se passerait-il si l’on pouvait guérir les hommes de l’idée de l’avenir comme on les guérit de la grippe? Pour commencer, il serait plus sage que chaque patient (mot qui deviendrait peu adapté) garde une petite réserve, sous la forme d’un proche avenir, d’une petite poche de prochain ou d’un peu d’espoir en une justice future. Tant qu’on n’a pas fini d’explorer l’instant, tant qu’on est assez mal renseigné sur l’immédiat, qu’une grande majorité fonctionne avec l’idée de finalité, et n’est pas capable d’allonger sa pensée comme le bras, puis de la rétracter et de la concentrer ; il va sans dire que les doses seraient infinitésimales, ce qui d’ailleurs éviterait les cures qui reportent toujours la guérison à plus tard.

Sans doute, cela provoquerait-il des perturbations. Des partisans de l’avenir, des carriéristes acharnés, des disciples farouches de la postérité, des finalistes confiants, ceux qui briguent l’éternité — sans parler des simples hésitants qui remettent toujours à demain, à plus tard — tous ceux qui, en fait, ne peuvent vivre que le regard tendu vers un but, un objectif, une vaste entreprise, ceux qui engrangent, et les timides chroniques, tous ceux-là — et bien que si l’on y regarde de plus près, ils ne soient pas tous en accord quant à l’idée de l’avenir — tous ceux-là — sauf les très hésitants qui ne sauraient se prononcer tout de suite et glisseraient dans une torpeur suspendue entre hier et demain (ce qui ne les changerait guère) — se lèveraient. Prêts à combattre pour l’avenir de l’«avenir de l’humanité». Il est fort probable qu’au début rien ne changerait. Ce sont toujours plus ou moins les mêmes qui pensent à l’avenir. «Time is Money, Money is Time, Time is the King of the Universe» ... Qui ne connaît la chanson? Penser à l’avenir ou à son avenir, c’est généralement penser à économiser de l’argent. Les germes de bonheur placés dans l’avenir ne peuvent croître, hélas, que copieusement arrosés de biens matériels. Sinon pourquoi attendre? Il est, par conséquent, assez rare que l’on encourage la jeunesse à gaspiller son temps et à ne pas envisager son avenir matériellement. Ou pire, à ne pas y penser du tout. Il ne manquerait plus que ça. Qu’ils jouissent du bonheur, comme ça, tout de suite, pauvrement, dans la fleur de l’âge. Et qu’ils prennent leur temps, comme ça, gratuitement. On ne peut pas systématiquement remplacer le mot avenir par le mot argent, mais on n’en est pas loin. On ne peut pas dire, par exemple: «De quoi est fait l’argent?»

Avant Aristote on n’avait jamais employé le mot katégoria, autrement qu’avec le sens d’accusation. Après Aristote, il devint un mot proche de prédicat, par l’intermédiaire de la suivante analogie: «Tout comme une condamnation (katagoreuein ti tinos) transmet à l’accusé ce dont on l’accuse, et qui par conséquent lui appartient, le prédicat fait passer au sujet la qualité qui convient.» Aristote était un homme d’avenir et nous sommes toujours après Aristote. Sous le coup de l’accusation. Dans l’enfer des catégories. Et les germes de justice placés dans l’avenir ne peuvent croître, hélas, que copieusement arrosés de temps. Et on n’en finit pas, on tourne en rond dans un tourbillon de mots qui finissent par être interchangeables, sans signifier ni plus ni moins quelque chose d’autre que des mots qui renvoient toujours à plus tard, à ces temps au pluriel, ceux d’hier et ceux de demain, mémorables déjà ou pas encore sublimes, des mots occupés à camoufler quelque chose, à rendre cette chose de plus en plus méconnaissable, au point que même ceux qui croient la contrôler ne la reconnaissent plus et ne savent plus la nommer, et c’est peut-être tout simplement la vie)








Elle a repoussé le coup et gardé le trouble pour le diluer dans l’ombre peinte. Elle a retrouvé le tremblement de ses mains et la déchirure dans la doublure de sa veste qu’elle effrange quand elle ne peint pas, elle laisse glisser d’elle des petites parcelles et faiblement les éclaire, puis elle les effrange à leur tour.





(L’ombre grandit, s’amenuise, s’éteint, revient. La nuit elle se noie ou elle règne, qui sait? Elle effleure la nostalgie, puis elle s’en détache. Elle aborde le futur, et lui tourne le dos. Questionnez-la, elle répond par son insignifiance. Qui peut la décrire? Une ombre est une ombre. Elle est dans ce monde de profils fugaces, de vagues reflets. Elle passe sur la surface, disparaît, dissout la beauté, démasque la puissance. L’ironique la prend pour conseillère, il la seconde dans sa tâche, il se met à sa portée. Il va jusqu’à lui prêter quelques traits et, avec l’homme sage, il dit: «Je me suis assis à l’ombre de celle que je désirais.» L’ombre est la forme burlesque sur le mur de l’empire qui révèle le fard et la grimace du souverain. Qui peut blesser une ombre? En vain le puissant s’acharne, mais les ombres sont indénombrables, il ne peut ni les enrôler ni les convaincre. Elle s’efface devant le catégorique.

En elle nous entrons comme en un puits dont nous sommes les contours. Elle est à notre exacte mesure, apte à nous dissimuler. Du fond de ce puits d’ombre dans sa fraîcheur bienfaisante, nous voyons surnager là-haut, dans la lumière, tous les attributs de la personnalité. Nous pouvons leur accorder toute notre indulgence, ils sont tout de même grotesques puisqu’ils continuent à s’agiter, à bavarder.

À travers la distance qui nous en sépare, des échos nous parviennent. Des échos de mouvements et de voix. Ils se glissent dans l’ombre et quand ils rejoignent le fond, ils se transmuent eux-mêmes en ombres, en reflets, ils sont prêts à vivre en ce lieu. Quelques poussières lumineuses les accompagnent, produisant à leur tour des ombres minuscules, des ombres d’ombres, des choses qui n’existent pas à la surface. Pour qu’elles y apparaissent, il faut s’en saisir rapidement et les y reconduire, en prenant bien soin de ne pas les lâcher. Et même une fois à la surface, rien n’est joué. Il ne s’agit pas seulement de dextérité, il s’agit plutôt de ne pas perdre entièrement sa propre qualité d’ombre, de ne pas se précipiter d’un coup dans l’apparence, où les minuscules ombres d’ombres seraient dissoutes.

La loi de l’ombre est ma loi. N’ai-je pas dit que déjà je suis mort? Je sursaute à ces mots, je le sais. Ai-je aimé? Il se peut. Souffert? Assurément. Espéré? À n’en point douter. Désespéré? Souvent. Qu’importait tout cela à ceux qui ont tracé le mot «caduc» sur le monde qui était mien et raturé sans trembler un continent humain?

L’individu peut-il se définir?

Par un seul mot générique, un nombre précis?

Que m’importent les réparations, l’argent, les chiffres, les paperasseries, que m’importe même leur oubli?

Un jour, c’était en 1943, ma mère a été emmenée vers un enfer, sordide, bureaucratique, catégorique, inhumain, rhétorique, un enfer inventé par des hommes au nom de leur propre avenir. Un avenir débarrassé de tout ce qui ne leur ressemblait pas. Cette femme avait 89 ans. J’étais mort déjà. Quelques mots génériques nous unissaient. Suffisamment pour que nous mourions tous deux dans cet enfer.

Je suis une ombre. Que m’importe le mémorial qui ne mémorise rien. Celui qui connaissait cette femme, connaissait son sourire, sa voix, sa démarche. Où le mémorial en projette-t-il les lueurs?

Cette silhouette qui glisse entre les tilleuls, la tête un peu penchée sous le poids de leur senteur, ses yeux bruns étirés, ses mains fines, son pas dans la lumière verte de l’allée.

Les listes, les dédommagements, en ont-ils quelques souvenirs? Même les tilleuls indifférents refleurissent et embaument. Seule l’ombre d’une promeneuse qui passe, la rappelle parfois)





 

 

Peu à peu, tandis qu’elle peint, elle se rend compte qu’une ombre est là, à côté d’elle. Sa tête presque perceptible est penchée vers elle, et son corps aussi se penche vers le murmure du pinceau, elle cherche à se faire entendre. Elle s’est penchée encore, son visage sans traits touche presque l’épaule de la peintre. C’est alors qu’elle sent glisser, sur son cou qu’elle incline, quelques larmes venues des yeux invisibles. L’ombre pleure. Elle regarde sur ses doigts les larmes d’ombre et elles ressemblent à toutes les larmes. Elles ne s’accompagnent pas de lamentations. Dans le visage d’ombre, rien ne grimace. Elles viennent de cet univers presque marin où l’ombre baigne pour ne pas se dissoudre. Un signe à déverser dans la matière peinte, et alors elle le fait, elle mêle les larmes à la peinture, et l’ombre doucement se recule et rétablit la distance.

À partir de cet instant et pour un long moment, elle va peindre rapidement, mélanger les couleurs adroitement. Son visage semble si jeune tout à coup. Elle ne parle plus. De sa main inoccupée, elle chasse des pensées, elle recule loin de la toile, puis se jette dessus et peint l’oeil tout près d’elle pour brouiller sa vision. Un visage de femme apparaît parmi les ombres. Elle lui sourit. Puis lentement, avec application, comme si elle craignait de lui faire mal, elle l’efface. Elle fait ça souvent.

 

«Ça ne regarde que nous. On ne va pas te livrer aux regards. On ne sait jamais, si je cesse de peindre des ombres, ça pourrait les attirer, si vous laissez un morceau de sucre sur une table, les fourmis rappliquent parfois de très loin. Comment sont-elles prévenues?»





(La totalité pourchasse l’ombre, elle doit disparaître de toute sa surface, l’oeil totalitaire doit pouvoir se glisser partout et voir, se voir lui-même dans ses adhérents qui sont sa propre personne démultipliée, vibrant à sa seule image. L’homme, identifié à son meneur, noyé dans la totalité, n’a pas même la sensation de former un n?ud de vipères. Tant qu’il est en état d’identification, le miroir lui renvoie l’image d’un homme puissant, dont la voix fait vibrer les foules. Le discours qu’il entend, représente ce que toujours il a assimilé comme étant son langage. Lieux communs, slogans, formules. Les parures de la haine travesties en promesses, les ornements de l’exploitation fardés de bien-être et de confort. Il se sent le nombre et, bien épaulé, quelqu’un donne voix à sa propre opinion. S’il savait à quel point avoir une opinion, c’est déjà consentir à l’anéantissement de sa pensée.

L’ombre qu’il ne peut ni vaincre ni utiliser, sera, par lui, falsifiée. Elle sera emprisonnée dans un théâtre d’ombres où le mauvais daïmon tire les ficelles du divertissement, dissimulant la violence sous le plaisir, donnant un prix à l’inestimable. Un fallacieux décret, et voilà le sens des mots changé. Les voilà méconnaissables, brandissant des étendards, justifiant l’ignominie, déguisant l’obscénité. N’est-ce-pas un artifice qui a fait ses preuves?

Celui qui a tracé un trait dans l’obscurité de la caverne et a dessiné une silhouette, l’a pour la première fois pensée. Il a pensé ses contours, il l’a extraite de la masse. En la dessinant, il l’a désignée. À cette silhouette, il a donné un langage. Cette goutte d’ombre délayée dans l’uniformité aveugle de la caverne a tracé la première forme humaine. Le mammifère préhistorique, redressé, presqu’homme ou femme, mais venant de perdre tous ses dons, ceux de son animalité. Tous ses sens sont soudainement affaiblis, il n’est plus nyctalope, la parole lui est une indescriptible souffrance. Le froid et la faim le contraignent au travail, ses griffes lui font défaut.

Et puis quelqu’un s’enfonce dans les galeries et là, pour lui-même, «il allume une lumière dans la nuit». Il peint. Son oeil nyctalope projette une lumière microcosmique. Il s’invente des animaux immobiles. Il peint ces grandes bêtes qu’il ne peut plus rejoindre ni égaler dans leurs courses.

Ceux-là même que tu cherches en les appelant «humanité».

Et c’est ce que je voulais te dire à toi. Toi qui nous a tracés. Nous, qui sommes à l’autre extrémité de cette ronde peinte, toujours tâtonnant, toujours aux prises avec le langage.

Et à te regarder peindre maintenant que je ne suis plus un espace infime de ta peinture, à croiser à travers les fils du pinceau, ton regard, plus d’une fois j’ai pensé que ce peintre de la nuit des temps était une femme, une de tes sœurs lointaines.

Elle se serait enfoncée dans les galeries inexplorées, comme toi parmi les ombres. Elle découvrait la pudeur, le ralenti. Les animaux extraordinaires jaillissent, bondissent, volent, nagent et ne se préoccupent pas de parler. Elle est immobile. Bien avant l’homme, elle a perdu son animalité. Cette lenteur, cette pudeur, cet écart, sont ses premières traces d’humanité. Elle met au monde de l’humain, des êtres destinés à parler.

Elle attend longtemps dans l’obscurité avant de faire ce qu’elle doit sentir comme l’aboutissement de son geste d’enfantement: peindre la ronde des animaux incroyables. Avant de détacher une parcelle du monde.

Et toi, à l’autre bout des millénaires, tu peins la ronde des ombres. Ce que nous sommes devenus.


Nous sommes projetées toujours plus loin de cette maternité surnaturelle et nyctalope. Nous voilà, moutons bêlants de la grande boucherie du concept. Nous avons régressé au point de devenir des animaux reproducteurs. Quelque chose d’inconcevable pour l’animal préhistorique.

Le concept de mère, quelque chose d’inconcevable pour cette femme préhistorique. Un concept toujours récupérable, toujours utile à tous les maîtres de l’illusion. Producteurs d’émotions naturelles par décret. Quelque chose qui n’appartient pas à chacune, comme une ronde d’animaux fantastiques dans une caverne secrète, dont elle apprend la lenteur et l’écart.

Pas du tout.

La mère rhétorique des systèmes macrocosmiques ne possède rien. Elle produit de la viande pour les boucheries macrocosmiques. Des électeurs, des consommateurs, des candidats, des spectateurs, des femmes de ménages, d’autres reproducteurs…

Des ressources humaines.

L’ultime filon.

Quand ils eurent épuisé toutes les ressources naturelles, ils s’attaquèrent aux ressources surnaturelles.

Notre ombre animale sur la paroi des cavernes a été portée espèce disparue. La chasse à l’homme est ouverte.

Après, il ne restera que la chasse à l’ombre. Ils n’auront plus, alors, qu’à dépecer les animaux peints des cavernes. Et je crois bien que la boucle sera bouclée. Ils chercheront encore quelques humains à écraser sous le poids des catégories et des concepts et ils iront coloniser Jupiter. Non sans avoir, au préalable, recommandé aux pauvres humains qu’ils n’emportent pas dans leur périlleux voyage, de mettre de l’ordre en leur absence)








Elle a disparu. Je voyais sa silhouette et puis elle s’est dissoute, et l’ombre qu’elle peint s’est matérialisée et s’est approchée de la fenêtre. Ses gestes, sa gracilité me rappellent quelque chose que j’ai lu il y a peu de temps, à mon retour. Une plaquette, glissée entre les livres, oubliée là pendant des années, au fond d’un carton, Ricordo di Carlo Michelstaedter de Biagio Marin, quelques pages. Je le feuilletais plus que je ne le lisais. J’étais préoccupée. Ce vent violet qui laisse des particules dans l’air, cette résignation derrière le mécontentement. Je feuilletais. Je trouvais ces souvenirs d’écolier gentil, dérisoires. Bêtement, parce que je me demandais ce que nous allions respirer la semaine prochaine. Et puis je me suis mise à lire: «Bevi!» Un impératif sans brutalité, joyeux, bienveillant, m’avait tirée hors de cette gadoue: «"Bevi" - ma io non volli bere sotto i suoi occhi cosi vivi e neri, quasi fosse preso di pudore, e, "bevi prima tu", gli dissi.» «"Bois", mais moi je ne voulais pas boire sous ce regard si noir et si vif, j’étais presque pris de pudeur et: "toi d’abord", lui dis-je.» «Allora si tolse il cappello grigio, orlato, e me lo porse dicendomi: "allora tienmi per favore il cappello".» «Alors il ôta son chapeau gris, ourlé, et me le tendit en disant: "alors tiens mon chapeau, s’il te plaît".» «E si mise sotto la cannella con la bocca ridente e i capelli che aveva lunghi e neri e riccioluti, gli fecero nimbo intorno al viso pallido, nobilissimo.» «Et il se mit sous la fontaine avec sa bouche riante et ses cheveux qu’il avait longs, noirs et bouclés firent une auréole autour de son visage pâle, d’une grande noblesse.» «Vedendomi, come aveva smesso di bere, allocchito, mi diede un buffetto e mi disse: "ora tocca a te, bevi!"» «En me voyant éberlué, comme il avait fini de boire, il me donna une petite tape et me dit: "maintenant c’est ton tour, bois!"»)

Je tenais ce chapeau gris entre mes mains et je regardais boire celui qui à vingt-deux ans avait écrit: «De même lorsque s’affaiblit la lumière dans une pièce où la vitre voile l’obscurité extérieure, l’image des choses qui nous sont chères devient plus ténue, et l’invisible plus visible; de même lorsque la trame de l’illusion se relâche, se désagrège, se déchire, les hommes devenus impuissants se sentent à la merci de ce qui est hors de leur puissance, de ce qu’ils ne connaissent pas: ils craignent sans savoir ce qu’ils craignent. Ils veulent fuir la mort sans plus connaître la voie habituelle qui imagine des choses finies à fuir tout en cherchant des choses finies.»

Et cette ombre dans le rectangle de la fenêtre pourquoi me faisait-elle penser à Michelstaedter? Je discernais nettement son regard, il était exactement identique à celui de cette femme, cerclé d’ombre avec une trace de rire.

Il y a des années que je n’ai pas vu cette femme, plus de deux ans que je n’ai pas ouvert ses livres. Et tout ce temps, tous ces écarts se dissolvent. Elle peint en murmurant, il se penche pour boire dans un ruissellement de cheveux. Je suis assise sur le banc et ils ne peuvent pas me reconnaître. Parce que tout ce temps, j’étais cachée dans l’enfance et j’ai grandi. Mais je vais me lever maintenant, contourner l’immeuble par la rue et monter l’escalier et je vais entrer dans l’atelier et aller vers l’ombre, et je vais me diluer d’ombre, moi aussi, je vais me teinter de ce gris particulier au fusain que le doigt estompe jusqu’à s’en imprégner et s’estomper lui aussi. Je vais aller vers les ombres et m’estomper même dans mon reflet. Enfin me débarrasser de l’image, du narcissisme imbécile qui ravage tout. Économie de vêtements, non que l’on soit nu, au-delà encore de la nudité, hors de l’apparence. Dans l’instant où s’invente le contact, quand tout devient fumée, feu, que présence et absence sont confondus, mis au pied du même mur, libérés du mot. On a débarrassé le destin de la verte illusion qui lui donnait l’allure d’une feuille de route. Il ne reste que la nervure fragile, un squelette de destin. À ce compte-là, autant taper le carton avec les Parques et laisser sa destinée aux archives. Difficile de saisir les facettes qui miroitent sous les coups du sort. Une fois, je m’en souviens, et non sans honte, j’ai ressenti une sorte d’envie devant les pleurs d’un orphelin qui se répandaient sur une tombe, dans une terre. Savoir où sont ses morts, avoir une terre où les ensevelir, y revenir, y glaner quelques racines, s’y enrouler en toute légitimité.

J’ai connu un homme qui écrivait: «On peut acheter la possession d’un petit sac empli d’ossements secs.»

J’ai connu un homme qui transportait avec lui, dans un récipient, un peu d’eau recueillie dans le port de sa ville natale. Il ne restait plus au fond de la coupe qu’un dépôt de sel, toute l’eau s’était évaporée.

Et ainsi, pour cet homme, la mer de son pays se résumait à cette trace blanche. Et il la chantait, la main devant les yeux, il chantait les vagues, le reflet du ciel, l’écume et les grandes rames qui s’abattent sur l’eau. Tout avait été usé par le temps. Un peu de sel et un chant vieillissaient avec l’homme, et à force de la suivre du doigt, il faisait peu à peu disparaître la trace qui ne subsistait plus que dans sa mémoire. Dans son chant, lui aussi transformé par de nouveaux rivages. Des terres tissées de sel, dont les pages déboussolées s’envolent vers les îles de l’ombre. Les contours invisibles, changeants, que les exilés dessinent dans leur mémoire, sont écrites blanc sur noir et leurs respirs dédoublent à chaque instant un souffle. Ce souffle de l’ombre écrite est inaudible à l’oeil. Un aveugle, peut-être l’entend quand il se propage dans la vague de sons qui vient de l’ombre extérieure. Parmi tous ces sons que, nous les voyants, nous ne percevons pas, trop occupés que nous sommes, à regarder; l’aveugle lui, entend le glissement de ses propres doigts sur les lettres. Ce glissement du doigt provoque une lecture interne, audible à son oeil interne. Dans son obscurité, les lettres lui apparaissent clairement, éclairées par les minuscules étincelles provoquées par l’effleurement du doigt. Comme l’oeil, le doigt touche la lettre, mais il jette un filet tactile. Le doigt se prononce quant à l’identité de la lettre, il ne lit pas au mot à mot, mais au lettre à lettre. Le doigt parcourt l’ombre de la lettre imprimée sur le papier. Leur accord repose sur le contact. Cet accord n’est pas un aveuglement. Plutôt un point de dénuement. On dénude l’oeil, on admet que le plus grand point de lumière est aussi le plus grand point d’ombre. Odilon Redon a fait ça dans un portrait au fusain. Ce dessin s’appelle «profil de lumière». Pourtant ce que l’oeil voit d’abord c’est l’ombre où tous les tons de gris et de noir fusionnent pour désigner ce profil étonnamment blanc, comme chauffé à blanc, et qui ne devient perceptible qu’au moment où l’oeil a épuisé les ombres qui l’entourent, s’y est accoutumé?




«On lit un tableau comme on lit une page écrite, c’est un autre alphabet, intelligible dans les contacts entre les couleurs. Et c’est bien un contact, on le parcourt à l’aveuglette, puis un lien se fait, le regard a touché une couleur et à partir d’elle, il se propage. C’est une lecture qui équivaut à faire des ronds dans l’eau, la toile est une eau qui s’épure au contact de l’oeil, le premier jet la laisse trouble, puis, quand le mouvement excentrique s’apaise, elle est limpide. Son alphabet est un mouvement singulier, il ne peut s’appliquer à chaque fois, le regard redevient doucement analphabète, s’il ne reste pas sous l’emprise d’un tremblement de terre comme quand on regarde longtemps une toile de Van Gogh. Lui est sismique, il soulève la terre, il descelle les pierres, il déracine les arbres. La nature en perdant son naturel, met à nu son humanité. Elle souffre, elle se tord, elle hurle, elle vomit en torrent toutes les couleurs cachées que sa nature de nature lui refusait. Il y a des peintures souterraines, elles déchirent l’enveloppe de l’ombre, lui arrachent son masque sombre, et ce n’est plus un arbre peint qui se dessine sur la toile, mais le flot des couleurs jailli du dépouillement de l’ombre. Une lecture couleur à couleur et que même un aveugle peut percevoir puisque chaque couleur peut être instillée dans l’ombre dont elle provient.

J’ai aimé des êtres d’une inconcevable fragilité, leur place en ce monde ne tenait qu’à un fil. Cette fragilité est inexplicable, insondable. C’est un refus de ce qui n’est pas bouleversé. Ce que l’oeil repeint sans cesse, ce dont il ne se satisfait jamais. Tout ce que l’on voit, les objets de l’apparence, ne sont perceptibles que dans les rêves dont on les submerge.»

D’autres siècles se sont trompés en confondant le rêve et l’illusion, celui-ci a délibérément nié le premier et fait de l’autre sa spectaculaire réalité. Tout colle, le langage adhère. Sur l’apparence est accolée une apparence entièrement aménagée pour le consommateur d’apparence. C’est le règne de la glorieuse médiocrité.

Il n’y a plus de place pour l’échec. Et pourtant tous l’ont dit, Giacometti et Van Gogh et Joyce et d’autres, chaque oeuvre est un échec, l’ombre de l’oeuvre rêvée, un éclair astigmate qui bouleverse la multitude.»

 

Un soleil cotonneux allonge les ombres de l’après-midi, l’air écume, glisse à travers une mousseline. Il y a de l’étoupe et de la craie dans l’atelier et ils flottent. Le murmure de la voix s’enfonce plus profondément, s’asphyxie, atteint l’intensité mesurée par le pinceau. Elle écoute cette toile qu’elle peint, elle cherche à la réveiller de son rêve. Le rêve de la toile l’hypnotise, empoisonne les couleurs.

 

 

(Je ne peux pas m’arrêter comme ça, de n’être pas, je ne peux pas m’arrêter d’être mort et de vivre dans un microcosme. J’y suis sous l’oeil macroscopique des vivants. C’est le prix à payer pour avoir laissé quelques lignes, quelques traits. On peut penser que rien ne peut m’arriver qui ne soit déjà écrit, mais c’est faux, ou plutôt, ça ne s’applique pas à moi. Rien ne m’arrive. Ce n’est pas une question de narration puisque l’oeil macroscopique ne voit pas ce que tu peins, ne voit pas le regard de la jeune fille qui déborde du cadre.

Je suis un récit hors champ, j’ai faussé compagnie à la vie. Mais je ne peux pas m’arrêter, même mort, je dois fuir toujours, fuir le fil du récit, ce à quoi on s’accroche, parce qu’il conduit par les méandres de l’existence vers le mystère de la mort. Mon existence a été bien courte et ma mort sans mystère, en tout cas pour moi. J’ai vu le revolver de l’intérieur et j’ai glissé dans la faille de l’ombre. Mais un instant avant de m’évanouir, j’ai été comme le trapéziste qui tombe indéfiniment et de sa propre volonté. Il a lâché la barre et il glisse. N’en finit pas de glisser, sous le regard indéfiniment étonné des spectateurs. Et il ne sait pas que ce sont des pantins de bois, des marionnettes fabriquées avec le bois de toutes les barres de trapèzes que tant de trapézistes ont lâchées afin de rester indéfiniment glissant plus que suspendus, afin de ne plus être dans le récit, et de ne pas non plus s’écraser en bas. Ni lui ni moi, ne savons que l’oeil cyclopéen a tout prévu et placé des spectateurs de bois, comme il a sans doute placé les ombres autour de toi, qui sont peut-être les ombres des trapézistes enfin atterris ou les ombres des spectateurs auxquels on a volé leur regard. Étions-nous tous un jour trapézistes d’un cirque de bois? Non, ce n’est pas ça, je recommence: étions-nous tous spectateurs de bois d’un cirque de trapézistes glissant indéfiniment? Et que peint cet individu volant-glissant? Il peint l’ombre des spectateurs de bois qui le regardent indéfiniment de leur regard étonné, un regard en bille d’agathe. Dans son aquarium d’ombres, le trapéziste s’accoutume peu à peu aux regards de billes d’agathe des spectateurs sans même se rendre compte qu’ils sont tous semblables, que personne n’a pris la peinede varier leurs couleurs, qu’ils sont peut-être même son propre regard mimétisé. C’est un aquarium à sa seule dimension. Il pense glisser. Il est pris dans un savant dispositif, de ceux employés pour écarteler les condamnés, et les soi-disant spectateurs ne sont que les bûches prêtes à s’enflammer afin de compliquer le jeu et la torture. Tout ça tient dans une boîte et d’autres spectateurs bien vivants passent devant et regardent, ils se penchent pour lire l’étiquette: en plein vol. Ils rient parfois et s’éloignent en conversant: quel titre ironique! C’est bien trouvé!

Parfois on change le titre en: exécution permanente ou bien: bûcher différé.

Parfois encore, on ouvre la cage et on gratte une allumette. Alors, les spectateurs regardent brûler les spectateurs de bois et le trapéziste. Quand tout est consumé, il ne reste que les billes d’agathe regardant l’incendie qui s’éteint, de leurs multiples regards fixes)

 

 

 

Son oeil s’est accoutumé à l’ombre, peu à peu. Son regard touche la toile. Elle est entrée dans la dilution.

Et des vagues, des vagues viennent, battent en remous de couleurs, puis d’autres, violentes, des bruits, des conversations vaines, des mots, tous les topoi de la rhétorique…

 

 

(Je vis dans le glissement du pinceau sur la toile. Je suis venu quand faiblissait le monde de la beauté, des saisons et des jours. Il est resté suspendu, dans l’attente, cherchant à happer quelques-uns parmi ceux qui ne se souciaient pas d’être laissés pour compte, qui ne s’inquiétaient pas de parler un langage devenu extraterrestre, le langage de ce monde qui survolait la beauté, celle désormais appelée esthétique et dûment encadrée, terrestre, étiquetée et évaluée à son juste prix. Ce qui est beau, n’est-ce pas ce qui de notre mémoire disparaît et revient, embelli encore par sa simplicité à être par-delà le temps mesuré? Comment confondre beauté et plaisir? Ne serait-ce donc que ça qui pousse les êtres d’une rive à l’autre? Et quels sont les plaisirs de ceux qu’on a laissés seuls avec les ombres? Mes plaisirs, tes plaisirs, jeune fille qui regarde vers ma fenêtre sans aucun espoir d’y voir la silhouette d’un prince charmant, mais plutôt l’ombre d’un être déjà mort plusieurs fois, non pas physiquement, ainsi qu’il en doit être de toutes les morts, mais mort seulement parce que soudain, et plusieurs fois, pour lui l’espace s’est rétréci et annulé jusqu’à le rejeter, le vomir littéralement sur la rive de l’ombre. Est-ce que dans la masse indistincte qui grouille et ne se fragmente que dans la rencontre, tu as compris cela? Est-ce que toute la force de ton regard deux fois tendu, vers moi et dans sa propre tension, est-elle aujourd’hui destinée à dire à un autre individu: tu es vivant, nous sommes tous vivants et peut-être même, nous sommes les seuls vivants? Regarde ou ne regarde pas ce que tous regardent, l’image emprisonnée de leur monde sans mémoire, regarde vers la lumière ou continue à ne la percevoir que de la rive de l’ombre, mais apprend aujourd’hui que le monde est mort, emprisonné dans unebulle qui n’a plus aucun lien avec ce que de tout temps et souvent sans le comprendre ou du moins sans l’expliquer, on a appelé humain. Cela, c’est une jeune fille qui me le dit, et encore le dit-elle sans parole, sans musique et sans mouvement, par la seule tension de son regard prêt à entrer dans l’ombre d’où il s’est glissé, comme les mots écrits se glissent entre les pages des livres sortant de l’ombre de l’encre et s’effaçant peut-être après que nous les ayons lus, s’effaçant sûrement pour nous qui leur avons donné le seul sens possible et qui, même si nous y revenons, leur donnerons encore un sens où la première trace sera à peine distincte. De ce regard qui ne me sauve pas (mais qui pourrait me sauver?), de ce regard qui ne me sauve pas, mais me recouvre, l’ombre s’étend déjà sur tout ce que j’ai peint depuis le premier coup de pinceau que j’ai donné non pas à l’art, mais à l’ombre d’un monde disparu et plusieurs fois enseveli dans le silence et l’uniforme mémoire des mémoriaux et des cérémonies et, faut-il encore le dire, dans la honte silencieuse de ceux qui ne ressentaient rien de précis qu’une gêne, un embarras et attendaient que ça se passe, pour reprendre leurs mastications et leurs plaisirs, pour revenir à leurs petits moutons, les compter et s’endormir dans cette vie si précieuse à leurs yeux gonflés de sommeil qu’elle mérite de sommeiller aussi dans un coffre, et pas seulement et une bonne fois dans les draps blancs et fraîchement repassés de l’ennui. Jeune fille aux yeux d’ombre mille fois peints, tu sais tout cela de science exacte et sans ce besoin indigne de le ressasser qui fait de nous des fantômes, tu l’as su la première fois que ton regard s’est posé sur un autre que toi et que tu l’as vu reculer sous ce qu’il contient et qui sans doute ne pourrait être dénommé, si besoin était, que nuit des temps, mais qui est, de toutes façons, dans ce monde, la trace ultime de ce qui ne se définit pas. Et l’individu est là, dans ce regard qui me traverse comme si j’étais devenu brume et dilution, et ton rire résonne à la porte du monde et du temps et rassemble les mots comme un troupeau et pour la dernière fois comme un troupeau, et les renomme chacun pour lui-même, et leur dit : va-t’en pour toi, déserte les champs d’honneur de la rhétorique, va, descelle la pierre qui te retient dans le tombeau collectif du discours)

 

 

Pourtant elle n’a pas crié, un long murmure griffé comme une pointe sèche est sorti d’elle, sans plainte, mais bouleversé. La fin de l’après-midi entoure la jeune fille d’une ombre violette, et son regard, toujours tendu vers elle, disparaît peu à peu dans un contre-jour. Rapidement elle traverse la pièce, ouvre la porte et descend l’escalier, elle contourne l’immeuble qui la sépare du square, elle court presque maintenant.

 

«Je vais me noyer ici dans ce sable piétiné, m’ensevelir et re-mourir comme on revit, comme on dit, "je me sens revivre", alors que bien souvent c’est mourir que l’on voudrait dire, mais on n’ose pas, par superstition, parce que l’instant est si vaste soudain, que l’on a derrière soi une cape sans fin, désertique, et devant soi un abîme peuplé d’un seul regard que l’on ne se soucie plus dedéchiffrer, qu’on ne pourrait déchiffrer puisqu’il n’a pas de durée, pas de mesure. Oui la nuit va venir et elle n’aura pas de fin, elle sera un manteau tissé pour un hiver éternel, je n’aime pas l’été quand les corps des passants se scindent de leurs ombres, adoptent des couleurs factices comme on adopte un jeune chien. J’abolirai l’été une fois pour toutes mes fois. L’hiver sera ma demeure, mon point d’ancrage. Je regarderai l’été à travers une vitre opaque ou en culs de bouteilles vertes, je le regarderai comme le magicien regarde un monde lointain à l’autre bout d’une lorgnette, jamais pu lorgner l’été, oui je sais on dit blairer, je suis comme une vieille femme frileuse en plein mois d’Août, et toujours, même du fond de la vague de sable qui va m’ensevelir et me corroder, je continuerai à mettre une majuscule aux noms des mois car après tout j’en ai bien une à mon nom, et mon, et nom, sont des anagrammes et mon nom est un nom de ville, pas même un nom de femme, un nom donné à l’errante qui vient en un lieu et à laquelle on accole comme ça à la hâte le nom même du lieu comme si on n’avait pas le temps de se rendre compte qu’elle existe et qu’elle vient de quelque part et qu’un jour sans doute elle partira de cette ville dont elle continuera à porter le nom comme n’importe laquelle de ses habitantes, alors qu’elle n’a jamais été n’importe laquelle de ses habitantes. Qu’elle n’habite pas, qu’elle séjourne, et que jamais ses empreintes et ses traces n’auront droit de cité, elle, dont les uniques frontières seront indéfiniment repoussées vers cet innommable qui a devoir de se satisfaire du générique. Lui qui passionnément accueille dans son regard l’ordinaire des autres et lui imprime les couleurs et les mouvements qu’il a puisés dans l’ombre, celle qui passionnément le suit ou le précède afin qu’il ne soit pas perdu à jamais sur une terre sismique pour lui seul et qui jamais ne se mesure en arpents, mais en pas. En pas de terre, lui, auquel les villes donnent un nom générique et des jardins de bitume. Lui ou moi? Lui? Qui est-il celui qui me suit ou me précède comme une ombre apprise de mémoire d’ombre, comme un dibbouk qui a su si bien se confondre avec moi ou lui, que je ne sais toujours pas, après tant d’années, qui se cache derrière ce nom de ville, qui tient le pinceau d’une mémoire non générique, non apprise et peut-être même pas mémorisée, mais seulement tracée et peinte sur la toile de paume d’une main qui porte un pinceau qui trace et peint l’ombre d’une vie déjà plusieurs fois éteinte par un débordement de vie et une absence de terre, parce que la lampe déborde par trop d’huile ou trop de vie et que l’huile ne sait où se répandre et entraîne la vie qui la porte dans le vide sismique de la toile. Je suis là assise sur ce banc de pierre malcommode, ce ridicule livre de pierre où les culs n’écrivent rien, ou en tous cas rien de lisible. Je suis là et je sais que je suis restée dans l’atelier à peindre l’ombre en marche d’un homme dans une ville que je connais pas, où je ne suis jamais allée, où je n’irai jamais, et qu’une femme morte a mis au monde, deux fois mis au monde lorsqu’il est né et lorsqu’elle est morte. Et au fil de ses ombres, peintes et effacées par moi qui ne suis pas, qu’on a désignée ou qui me suis désignée moi-même pour faire simplement résonner une fois une parole de décision qui ne soit pas liée à ma propre mort, jusqu’à ce que résonne encore pour toi, pour moi pour lui (qui sommes-nous?) la sentence qui nous vomira sur une autre rive où cette toile ne nous suivra pas mais sera arrachée de notre chair commune, déroulée comme les bandelettes des morts égyptiens, jusqu’à ce que toute chair se dissolve et nous libère de notre tâche commune qui est de peindre notre ombre sur le livre de chair des morts qui ne tombent pas en poussière pour ne pas retourner à cette terre qu’ils ne possèdent pas. Jusqu’à ce que le regard d’ombre et de tension d’une jeune fille sans nom, mais pas anonyme, nous éveille et nous dise : tu es vivant, nous sommes vivants, nous sommes peut-être les seuls vivants. Nous ne jouons pas un rôle, nous ne jouons pas à être ni à être des humains, nous ne jouons pas à découvrir de l’exotisme dans les gestes ou les démarches des autres humains en marche contre le temps. Ce temps, celui-là, le seul que l’on puisse toucher et reconnaître pour ce qu’il est : un temps monnayé puisqu’on nous vend désormais les villes qui nous donnèrent nos noms, on nous les vend avec leur mobilier urbain, avec ces foutus bancs de pierre en forme de livres et ces bacs à fleurs et ces lieux qui ne ressemblent plus à rien et surtout pas à eux-mêmes, à nous, qui ferons bientôt partie du patrimoine culturel urbain, et à toutes fins utiles serons utilisés, utilisables, afin qu’on ne nous reprenne pas jusqu’à nos noms, sous prétexte que nous ne les avons pas mérités; mais avons-nous mérité cela? Le poète qui a dit : «j’habiterai mon nom», ne croyait pas si bien dire. Je suis ombre et j’habite toute cette ville dans ses ombres et si elle en manque, j’en ai toujours en réserve, mais celles que je peins c’est du dedans de moi que je les extirpe et elles savent pouvoir toujours retrouver le chemin de leurs îles clandestines. Je suis leur terre sans nom, et je ne suis sans doute que cela, un peu de sable arraché au désert où la première ombre de cette longue lignée d’errants a suivi les tempêtes ne sachant pas être poursuivie par elles, ne sachant pas encore que toujours, perpétuellement, sempiternellement elle devrait, elle, justifier sa présence sur cette terre qui ne cessera de s’amenuiser sous ses pas, qu’elle devra, elle, et toute sa lignée, toujours recommencer les pourparlers et multiplier les offrandes quelles qu’elles soient pour que le sol sous ses pas ne chavire pas, ne s’ouvre pas, pour que les continents ne se dérobent pas comme une entrée secrète sur un monde connu de tous sauf de cette lignée d’ombres dont les êtres sont faits de sable et d’encre, au dire de certains, mais c’est pourtant bien de la chair et des os qui sont partis en fumée. Est-ce que ce n’était pas de la chair et des os? Pour moi c’est différent, j’ai rejeté la chair au profit d’une matière qui n’existe que si elle se mélange à la toile, je suis un fantôme dit-on, mais il n’est pas sûr que Van Gogh n’ait pas été un arbre alors qu’il peignait des arbres, que sa folie aux yeux des autres, aux yeux de ceux qui n’ont pas d’yeux justement ceux-là et qui disent toujours avoir vu quelque chose, que sa folie n’était pas seulement ça : être un arbre tordu par le mistral et peut-être aussi le mistral. Il est certain qu’il y a ceux qui ne savent pas garder leurs distances et comment pourrais-je garder mes distances avec l’ombre? Avec cette ombre là, la sienne? Comment garder mes distances avec cette ombre qui ne me quitte pas, pas même les jours sans soleil?

Tout cela a commencé il y a bien longtemps, le pinceau et la toile et le reflet de la lumière sur cette fenêtre que je vois maintenant de l’extérieur. Le chevalet avec sa ficelle, la veste effrangée sur le cintre, le seul cintre de cet atelier, le verre renversé et les fourmis sur le sucre, la fougère qui survit sans eau, été comme hiver, et son ombre qui ouvre d’autres climats sur le parquet taché, à l’angle du mur, les forêts tropicales qui surgissent à heure fixe, et le va-et-vient des ombres, leur bruissement imperceptible à quiconque, leurs gestes lents, la manière dont elles s’inquiètent, sans coquetterie toutefois, de savoir si la toile avance, tout était là bien avant que j’y vienne. Une nuit j’ai rêvé. Des coups à la porte, un univers soumis à des lois absurdes, des hommes qui parlaient tous en même temps, bref, on venait m’arrêter. J’avais quelques heures pour vider les lieux, ramasser mes affaires. La routine en quelque sorte. Mais là était bien l’impossible pour moi, leur faire comprendre que je ne pouvais ramasser mes affaires, que je ne pouvais vider ces lieux puisque je n’avais pas d’affaires mais des ombres que je ne pouvais ni emporter ni abandonner, que je n’existais pas ailleurs en un autre lieu si ce n’est sous la forme d’un petit tas de sable déjà mêlé à l’ombre, d’un sable enseveli il y a bien longtemps et encore je n’étais même pas sûre d’être ce petit tas de sable, peut-être seulement un grain.

C’est cet immatériel auquel on s’attache qui nous rend étranger, terriblement étranger, immatériels étrangers, d’une étrangeté insupportable aux habitants du monde, et le monde que l’on se crée alors, pour tout ce qu’il ne représente pas, pour son impossibilité à représenter quoi que ce soit, parce que personne ne peut ni l’anéantir ni s’en emparer, ni le détruire, lui, qui ne représente rien, ce coin d’immatérielle densité, ce lieu, ce n’est pas que dans nos rêves les plus absurdes que les habitants du monde cherchent à nous en chasser.»

 

Elle a parlé comme si quelqu’un était là, près d’elle, elle qui n’a pas senti la présence d’un corps de chair depuis si longtemps, elle referme ses mains sur la pierre du banc, troublée par la pensée qui vient doucement s’imposer : les ombres n’ont pas d’odeur, pas de chaleur, leur regard est une surface qui les recouvre, elles sont un seul oeil aveugle à l’extérieur, ouvert au dedans vers des formes secrètes, des remous et des reflets qu’elles ne décrivent jamais.

Comment expliquer? Comment rejoindre par des mots cette faille dans le temps, cette absence de sommeil. Autour des ombres et de la nuit, l’atelier disparaît comme un paysage sous une pluie torrentielle…

 

 

Argia s’est levée pour aller vers l’atelier. Elle reconduit l’ombre vers le rêve de la toile. Lentement elles contournent la maison, l’ombre et la jeune fille. Elle monte les marches et ouvre la porte. La même odeur, les mêmes objets, la fougère est un peu plus grande. Lentement l’ombre se détache. Lentement Argia s’assied devant la table.







Je n’étais pas là, j’étais dans l’île de la Tortue. Cet atelier est vide depuis des années. L’immeuble a été démoli en 1999. Jusqu’à ce jour rien n’a été reconstruit. Les ombres s’inquiètent de ces disparitions successives, il y a des trous béants dans la ville. Que deviennent ces immeubles? Que deviennent ceux qui les habitent?

La dernière fois que je suis venue ici, il n’y avait pas ces palissades, pas de terrain vague. Le temps par-delà cette palissade est-il resté tel que je l’ai laissé? Derrière cette tôle ondulée à rayures, une petite fille est assise sur un banc, elle attend une ombre, mais elle ne le sait pas. Le temps du terrain vague obéit à d’autres lois, des lois vagues probablement. Maintenant toutes les palissades se ressemblent, les artistes des rues n’ont même plus le droit de les colorer. As-tu remarqué comme il devient contraignant d’obéir à la loi? Quand elle n’est plus faite que pour des citoyens, quand toutes les palissades se ressemblent. Au point que les artistes ne les colorent même plus, ils les imitent. Et les artistes des rues, que font-ils? Sous le regard des caméras, ils jouent leur rôle, le rôle de l’indésirable.

Est-ce que je m’éloigne du monde en même temps que j’en use? Quelque chose s’est produit, quelque chose s’est produit qui donne cette sensation absurde que le monde s’éloigne. Que les objets du monde sont de plus en plus éloignés les uns des autres, que plus rien ne les relie. Que la palissade n’est plus bois, métal, planches disjointes, inégales, graffitis et peinture écaillée, royaume des bêtes sauvages de la ville, elle n’est plus clairière où s’éparpillent les matières de la ville; un peu de silencieuse sauvagerie. Quelque chose de terrifiant, de totalement destructeur a été imposé au monde, et le monde s’est engouffré par la porte ouverte de la loi, et il s’est brûlé. Ils n’ont pas imaginé, ils n’ont pas pensé. Ils ont construit une autre porte pour la loi. Une illusion de porte pour une illusion de loi et ils ont compté sur la méprise quant à l’illusion. Cette méprise déjà bien ancrée dans les esprits entraînés à penser mathématiquement, c’est-à-dire, à ne pas penser. À calculer, évaluer, juxtaposer. C’est rationnel, logique, réel. Leur pensée, ou ce qui en donne l’illusion, s’aligne mathématiquement en accord avec ce qui est imposé comme étant logique, réel, rationnel, et au mépris absolu des espaces infimes qu’elle élimine radicalement comme illusoires. Une porte en tout pareille à la première ne peut faire qu’illusion dans un tel monde, puisque logiquement, mathématiquement, rationnellement, c’est la même. Mais trouver un caillou, puis un autre et voir qu’ils coïncident exactement, de cela quelle est la loi? …

Et toi, qu’est-il advenu de toi? Où sont tes toiles ? Et cette ombre de Carlo Michelstaedter qui est venue pour nous réunir. Qui encore s’en souvient? Autrement que comme un nom de ville. Les villes ressemblent à la mémoire des hommes de ce siècle. Des trous béants, un air saturé. Moi, je voulais revoir ta fenêtre, respirer l’air de ton atelier, écrire mon nom dans la poussière. Je suis revenue. Ils m’avaient effacée, effacée jusqu’à l’ultime trace de mon amour de jeune fille. Mais je suis revenue. J’ai écrit mon nom dans la poussière. J’ai glissé le mot de passe sur le clavier du temps. Argia. Et j’ai vu ce qu’ils ne peuvent pas détruire : je suis assise au piano, je joue, et toi, dans l’ombre, immobile, tu écoutes. Et je ne sais plus si c’est toi qui joues et moi qui écoute, dans l’ombre, immobile…

Qui sommes-nous ?

Nous sommes vivants,

nous sommes peut-être les seuls vivants.


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